gruyeresuisse

19/01/2015

Christian Bernard : collection privée et musée

 

Mamco Bon.jpgChristian Bernard, « 12 notes à propos de 2 collections privées », Walden n press – Trémas.

 

 

 

Sous le titre modeste de son texte, le directeur du Mamco - qui est sans doute l’un des mieux placés pour le faire -  interroge le rapport entre collection privée et musée. Et ce dans le domaine des arts contemporains toujours plus difficiles à collationner que les productions antérieures. L’auteur prouve que sous le nom générique de collectionneur se cache une pluralité (parfois de lourde de névroses) qui néanmoins peut se synthétiser ainsi : « le bon collectionneur est celui qui s’accommode de la conscience malheureuse de ses lacunes et de ses faiblesses ».  Néanmoins pour lui et dans la relativité de son existence « les limites de son entreprises lui font en retour un reflet appréciable de gain et de désir ».  Passant de la sphère privée  « où les œuvres tendent leur miroir silencieux aux hôtes qui s’y regardent sans témoins » à la sphère publique du musée le regard change forcément. Il n’est pas pour autant pipé ou en perte de qualité. La « base » n’est plus la même. Pour certains cette vulgarisation  comme le note ironiquement Fabienne Radi « mélange le propre avec le sale, le brillant avec le stupide, le cruel avec le cru ».  D’autant que les musées ressemblent parfois à des chapelles funéraires qui dévitalisent l’art entrain de se faire. Le commissaire d’exposition joue parfois à l’embaumeur. Il fait des corps vivants de l’art le reliquaire de technologies ou l’offrande d’objets manucurés pour l’au-delà. Les scénographies visent parfois le cosmétique d’une impeccabilité même lorsqu’il s’agit de proposer ce qui est le plus roide.

 

mamco 2.jpgToutefois, au sens de l’intime que la collection privée porte en elle, répondent les rendez-vous sociétaux de l’intelligence partagée lorsque les propositions artistiques échappent au spectacle ornemental  d’un marketing  muséal. Certes ce dernier tente de lutter contre le déficit financier que portent en eux les évènements culturels. Ils doivent tenir compte de deniers publics dont le retour sur investissement n’est calculé que sur le nombre d’entrée et la vente de produits dérivés. Christian Bernard et son équipe - dans un travail passionné et de longue haleine -  lutte  contre cette propension. Il sait que le bénéfice d’une exposition revient à prendre l’art au sérieux (même dans ses jeux). Pour autant son livret n’est pas un plaidoyer pro-domo. Au parcours privé il substitue une traversée publique forte d’incompréhension (parfois) mais aussi de progression. Le musée peut en effet garder « le sens du proche, de l’intime, du non spectaculaire » même si tant d’institutions cultivent le clinquant. Résistant à la mode,  à la chapelle funéraire et à la médiatisation à tout crin le musée peut ouvrir à des rendez-vous singuliers, à une vie au parfum de « quotidienneté que les œuvres acquièrent parfois dans leur vie d’avant musée ». Une telle institution n’en propose pas la survie mais la « sur-vivance ». Elle offre des dialogues ouverts au plus grand nombre et loin des spéculations. Cela devrait aller sans dire. Le rappeler demeure toujours nécessaire.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

L'élégance de la lumière - Anne Blanchet

 

blanchet.jpgLe travail d’Anne Blanchet est  inspiré par l'art minimal et conceptuel des années 1960. Elle l’a découvert aux Etats-Unis et la Genevoise s’est très vite située dans la suite de Donald Judd  et Carl André dont elle partage les réflexions sur l'espace, le choix de matériaux industriels et  la création plastique orientée sur la structure et non sur le geste. Proche aussi des recherches  sur la théâtralité, la blancheur (ou plutôt le "blank" de l'anglais)  et sur la disparition d’un Beckett elle propose sa propre déclinaison par l'utilisation des technologies de pointe et le mouvement. 

Blanchet 2.jpgLa neutralité supposée  lutte contre bien des doxas. L’image ni ne "s'envisage" ni  se "dévisage" : tout se passe en une froideur qui provoque paradoxalement une présence fascinante. Chaque œuvre devient une évocation "orpheline" du monde, proche du silence mais où le vide n’est pas forcément mortifère. Peu encline à l’effusion l’œuvre propose des gouffres mais affiche tout autant des féeries au sein du quotidien banal. S’élevant contre tout ce qui dans l'art  préside au désastre croissant de l'imaginaire la créatrice provoque des érections de lumière en passant de l'endroit où  tout se laisse voir (comme sur un écran)  vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance du réel incisée de nouvelles présences.  Une cristallisation,  une scintillation giclent par la force de la blancheur.  Il faut savoir contempler de telles œuvres comme un appel intense à une traversée du  temps et du  réel.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

15/01/2015

Philippe Fretz : Fragments du contre-discours de l’art

 

 

 

 

 

Fretz 2.jpgPhilippe Fretz. Seuils et terrasses (suite), art&fiction, Lausanne, 2015.

 

 

 

Poursuivant son entreprise de cartographie de l’art et du sens des images sous toutes ses formes et en habile descendant d’Aby Warbug, Philippe Fretz double son travail de recouvrement par la création picturale. Paradoxalement la couleur ne laisse aucune place à un quelconque passage : ce qui convient parfaitement afin de réfléchir habilement à la question même de franchissement et de frontière comme celui de « plateau » cher à Deleuze. Entre image recueillies (tirées de l’histoire de l’art et de la photographie) et la création s’instruit un « process » essentiel car en rien simplifié et purement discursif. Cette procédure demande en contre partie au regardeur une attention particulière car rien n’est donné a priori.

 

Frerz 2.jpgDans des oeuvres chargées en couleurs et en symbole (sans clés)  le créateur met en place un monde violent mais d’où l’outrance (toujours facile) est exclue. L’image en tant que création devient l’allégorie du travail de réflexion. A travers l’Internet et la méthode des mots-clés l’artiste fait l’expérience de ces passages vers des exhibitions où à la fois « tout devient seuil et tout devient terrasse » mais qui renvoie à ce qui ressemble pour la plupart à un « errement » sans but. D’une part parce que l’ordinateur n’est en rien un garde-fou : il est par « ssence » irresponsable et nourrit un plein illisible dans le tsunami d’informations de ses octets insolents. D’autre part parce que la fabrication d’espaces virtuel n’avaient jusque là jamais été  aussi interlopes en ne faisant que singer du partage.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret