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06/05/2013

Bareback et autres Egomaniacs : interview de Baptiste Gaillard

 

Entretien avec Baptiste Gaillard  par Jean-Paul Gavard-Perret (mai 2013)

(Bareback et Egomaniac sont des titres des sculptures de l’artiste visible sur son site).

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Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Un café

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Ils sont partout et nulle part

A quoi avez-vous renoncé ? Aux choses que je n'ai pas choisies

D’où venez-vous ?   D'une maison perdue dans la montagne

Qu'avez-vous reçu en dot ?  Une éducation et des souvenirs

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ?  Peut-être le format standard

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Le tiramisu et l'odeur de la mer

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Mais desquels?

Où travaillez vous et comment? J'aime l'idée d'une certaine forme de nomadisme.Je collectionne des objets, des matériaux, des fragments de textes, puis je les agence et les travaille

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ?  Lorsque j'écoute de la musique en travaillant, je varie les plaisir. Récemment Hans Reichel.

Quel est le livre que vous aimez relire ? Le maître du haut château (PK Dick)

Quel film vous fait pleurer ? Je ne pleurs plus beaucoup devant des films. Quand j'étais petit "Un monde parfait" qui est, je crois, fait pour arracher des larmes aux yeux. Récemment j'ai tout simplement aimé "Le sud des bêtes sauvages".

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?  Parfois j'essaie d'écouter la langue française comme une langue étrangère, pour entendre sa sonorité brute et retrouver le même genre de sensations qu'on a lorsqu'on écoute deux personnes parler une langue que l'on ne comprend pas, mais qu'on reconnait quand même, par exemple le portugais. Mais je n'y arrive jamais vraiment.

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? Je me réserve cette question pour ma psychothérapie.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? La Nouvelle-Orléans.

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Ceux qui m'entourent et qui partagent concrètement les mêmes choses que moi. Dans les figures mythiques, j'aime bien la figure de Dieter Roth.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?  Un livre que je ne connaitrais pas mais qui incarnerait toutes les pistes disparates que je soupçonne au quotidien. Ce livre me fascinerait puis m'agacerait, et je finirais par le détester. Ce livre rêvé a intérêt à ne jamais exister. Alors soyons aimable et lisse, et disons plutôt: une simple attention gratuite mais intense.

Que défendez-vous ?  un désordre, une fragilité?

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  Un carnet d'adolescent qui découvre la pensée.

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Que j'aime bien les films de Woody Allen.

 

 

04/05/2013

Marie-José Burki : les hantises polymorphes

 

 

 

Marie-José Burki, « Au jour le jour », Galerie  Blancpain Art contemporain, Genève, du 2 mai au 29 juin 2013.

 

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Dans ses photographies et ses installations Marie-José Burki  refuse de donner tout à voir. Soit ses prises  se focalisent sur des portions partielles du sujet  « normalement » visible, soit elles servent à détourner ce qui devrait se laisser « prendre ». C’est là accorder une liberté du regard. Mais cette approche « déceptive »  permet d’explorer un entre-monde étrange où individus, objets, formes évoluent au sein de narrations intempestives. Elle peuvent sembler étranges au cœur même du quotidien d’où elles proviennent. En  absence d’inhibition, de peur, de préjugés l’artiste demande à celles et ceux qui regardent ses œuvres le même abandon. Des êtres surgissent souvent comme dédoublés et comme s’ils étaient à la recherche de leur partie manquante voire de leur identité.

 

La créatrice originaire de Biel extériorise des émotions  par tout un système de réseaux, de lacis, d’entrelacements. Elle prouve qu’il existe des éléments vitaux dont on ne sait pas à quoi ils ressemblent mais auxquels elle donne corps et présence. A la recherche de « pièces manquantes » et à l’inverse par effacement d’éléments trop identifiables elle fait surgir ce qui jusque là n’avait pas encore de formes conscientes. L’important n’est plus qui sont les personnes ou les lieux mais ce qu’ils deviennent.  Par exemple un morceau de corps apparaît de manière inattendue ou sous forme de puzzle. Cela crée une impression de sensualité mais aussi d’énigme visuel. La femme est autant un symbole de la virginité que d’érotisme discret. Marie-José Burki fait donc pénétrer un monde de l’ambiguïté perversement polymorphe ouverte aux interprétations.

 

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Tout concourt à excepter l’évidence directe pour d’autres « figures » plus denses et  expressives.  La « corporéité » surgit en un schème d’immanence, de dispersion, de concentration, d’énergie constitutive de ce qui a priori échappe à la forme en tant que totalité identitaire. Cela permet l’épanouissement d’un phénomène de pollinisation visuelle. Le corps n’est plus vécu comme structure unitaire et fermée. Il ouvre au vertige de la pure possibilité loin de toute trivialité physique. Marie José Burki « se contente » de parcourir des labyrinthes de l’être, ouvre ses galeries, des passages inconnus, des raccourcis oubliés, des chemins ignorés. Les franchir permet de progresser vers l’identité dans ce qui tient d’un champ de forces et d’un théâtre magnétique.

 

J-Paul Gavard-Perret

03/05/2013

La face cachée du directeur et créateur du MAMCO

 

 Christian Bernard, « Petite Forme », Editions Sitaudis, Vallauris, 2012, 64 pages, 12 E.

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En posant la question « La poésie a-t-elle encore / un avenir radieux (….) /ou sera-t-elle le dépotoir / de nos déconvenues ? » le directeur du Mamco répond de manière circonstanciée dans une série de petits livrets. Il les a distribue de manière amicale et pudique à un cercle d’amateurs. Les plus récents portent le nom de « Lettres »  (numérotées chronologiquement). Elles sont éditées hors commerce par « Walden n press – Trémas » à Genève.

 

Pierre Le Pillouer a eu l’excellente idée d’ouvrir sa maison d’édition en reprenant certains de ces textes épars. Il a donc rassemblé cinquante sonnets de l’auteur. Des sonnets libres et iconoclastes à travers lesquels l’auteur devient ce qu’il dit lui-même à propos de John Armleder : « adepte de l’attente et de l’adoption du contingent ».

 

Ces poèmes d’allures disparates ont de fait un air de famille. Le sérieux y rivalise avec l’humour, le factuel et l’éphémère avec une pérennité de fond (er de forme).  L’essence poétique  reste aussi discrète que subtile. Tout semble saisi - rythmes volubiles et resserrés  et pieds désinvoltes - de manière simple et comme à l’état naissant.

 

Rien pourtant de plus difficile que la simplicité en art comme en poésie. Mais Christian Bernard ne se laisse jamais englué dans la grisaille de réminiscence. Il va l’amble dans un territoire inédit. Il devient un parfait irrégulier de la langue, de la métrique et de la versification qu’il bouscule avec discrétion.

 

La pensée poétique s’y invente. Chaque texte se métamorphose en un espace de cillement. Tout y reste calme, ouvert, drôle et grave, déconstruits mais tenus. Tout est mis en tension aux antipodes des tentations régressives de trop de corpus. L’œuvre est donc minutieusement agencée hors pathos et dans un art subtil de l’esquive.

 

Christian Bernard n’est dupe de rien. Ni de lui, ni des autres, ni des lieux de pouvoir. Dans ses textes concis et bref le temps peut s’étirer  comme un chewing-gum ou s’effilocher au standing « des ovations télécommandées ». En surgit au sein de la farce sociale une durée dont à force

« Aucune langue ne sucera

plus les orteils ne lèchera

son clitoris. Les petits fours ramollissent

sur leur napperon de papier ».

Il y a là toute la cruauté et le sarcasme allusifs de celui qui devient notre nouveau fabuliste.

 

Jean-Paul Gavard-Perret