gruyeresuisse

23/07/2013

Laurence Boissier et les obscurs objets du désir

 

 

boissier_laurence.pngLaurence Boissier, « Projet de salon pour Madame B », Art & fiction, Lausanne,  Edition limitée à 50 exemplaires, «Cahier des charges», Editions D'autre part, Genève, « Diligo », éditions Ripopée, Nyon.

Des pulsions décoratrices mais surtout animales de « Mme B. » aux pages « effacées » de « Diligo » en passant par les quinze textes de « Cahier des charges » Laurence Boissier distille des textes aussi iconoclastes que délicieusement érotiques. Sortie de la Haute école d'art et de design de Genève l’artiste y a appris bien des techniques plus ou moins équivoques - dont celle d’un moulage et d’un démoulage qui tourne en orgie. Mais ce n’est pas le seul lieu où tout se dérègle. Une « simple » visite chez le dentiste peut tout autant provoquer des extractions ou des implants inattendus. Existe là tout un jeu, une parodie. Et il n’est pas jusqu’à la statistique à offrir des digressions intempestives…

Boissier.pngLe tout au nom du seul (ou presque) désir habilement scénarisé en mots et espaces. La libido devient un langage, une énergie créatrice. Elle s’incarne, s’ébroue sous forme de « signes »  sans normativité. Ce qui n’exclut pas - au contraire - une technique certaine dans le processus de création. Avec Laurence Boissier la « parole imageante » de l’inconscient sort de  la seule énonciation du discours artistique ou littéraire. L’auteure ne cache pas la jouissance : elle la déploie. Elle n’est donc jamais hallucinatoire puisqu’elle est projetée dans la textualité donc en une forme de réalité…. Le tout en une vigilance qui est un sommeil paradoxal où le fantasme est assumé.

Boissier 2.jpgDès lors ce que les psychanalystes nommèrent la castration n’existe plus. Le langage et la mise en espace deviennent hédonistes plus que traumatiques.  Ils sont des reconquêtes. La fonction expressive (mais tout autant impressive) du langage surplombe le mystère du désir. Elle en découpe des détails. Elle indique que celui-là est certes indexé sur la fantasmagorie mais la dépasse en l’exposant. L’ordre en tant que plaisir de la raison et le désordre en tant qu’orgasme de l’imagination perdent leur fléchage habituel. Les livres de l’auteure deviennent des points de passage dans des superpositions et des intermittences. Ils s’érigent en une sublimation des interdits. Laurence Boissier ne cesse d’en faire l’éloge en ses zones de transgression et leurs gains de folie.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

19/07/2013

Vincent Calmel : renaissance - entretien avec le photographe

 

Calmel 5.jpgVictime d'un très grave accident de moto, le genevois d’adoption Vincent Calmel  frôla la mort mais  resta défiguré à jamais. Aujourd'hui il a retrouvé son visage recomposé par sept chirurgiens. La rééducation post-traumatique a pris pour l’artiste la forme d'un apprivoisement de soi-même, de ses nouveaux traits et d’une réflexion intense sur son travail dont l’objectif est justement de fixer par l'image une identité… De cette épreuve est née une séries de portraits « Trauma ». Sous l’apparence de réalité ils sont recomposés, pixelisés donc virtuels. Ce travail a un écho avec sa propre histoire mais la dépasse. Calmel  revient à son rapport au vrai et au faux, au nu et au recouvert bref au dévoilement. Il le développe avec émotion et humour comme le prouvent les deux photographies de l’artiste présentées ici.

TRAUMA, du 20 juin au 6 octobre 2013, Espace Opéra, Genève, et du 20 juin au 26 juillet, Galerie Sandra Recio,  Genève. 

 

Calmel 6.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Mon réveil

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Eternels.

A quoi avez-vous renoncé ? A la jeunesse.

D’où venez-vous ? Je me pose encore la question…

Qu'avez-vous reçu en dot ?  Le sens de l'humour.

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Boire un café.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Rien.

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Une des premières photos de Richard Avedon prise avec le premier appareil que lui offrit son père pour l'anniversaire de ses dix ans.  

Où travaillez vous et comment? Partout et avec méthode.

Pourquoi abandonner le projet de devenir réalisateur de films ? Parce qu'il y a trop d'attente entre  l'écriture du film et sa réalisation. Je ne suis pas assez patient.

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ? Mon chien qui ronfle. Cela m'apaise.

Quel est le livre que vous aimez relire ? "Le Livre de l'Intranquillité" de Pessoa.

Quel film vous fait pleurer ? Parce qu'il est sublime : "Euréka" (film japonais de Shinji Aoyama, 2000).

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? Houellebecq.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? La ville d'où je viens : Bandol.

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Laurent Monläu, Nicolas Guerbe.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Une année de moins.

Que défendez-vous ? L'indépendance absolue.

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  Malheureusement lucide.

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?". Impression de déjà vu et éprouvé.

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, Genève, 15 juillet 2013.

 

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18/07/2013

Pierre-Alain Tache : l’art et l’idée

tache 2.pngPierre-Alain Tache, «L’idée contre l’image»,  Editions Zoé, Carouges, 127 pages.

Le Lausannois Pierre Alain  Tache reste un poète majeur de notre époque. Il  ne se paie jamais de mots. Pour preuve son dernier essai. L’auteur fait la différence entre ce qu’on entend par image dans la poésie et dans l’art. Il a prouvé en son écriture de création sa méfiance contre les effets métaphoriques qui ne sont que des ersatz de l’image. La poésie a appris à l’écrivain  d’aimer l’art non intellectuellement, mais comme une expérience vitale immédiate. L’art  en effet ouvrent à des évidences complexes qui se passent du logos et ajoute une politesse intrinsèque puisqu’il propose souvent plus qu'il ne s'impose. Par ses seuils et ses associations il n’est pas jusqu’aux mots d’en profiter. Permettant un véritable dialogue avec le visible il supplée à leur carence.

Pour P-A Tache il reste donc indispensable au projet et à l'acte d'écrire. Parfois il dépasse tout à l’image des grandes toiles de Rothko : « une autre dimension surgit devant vous s'ouvre sous vos pas. » écrit celui qui porte une attention serrée à de telles images. Elles densifient le réseau des signes lisibles à coup  de disponibilités adjacentes et d'incandescences aux imprévisibles retombées dans la nuit de l'esprit pour l’illuminer.

Demeure néanmoins un problème majeur dans l’art contemporain. P-A Tache le souligne judicieusement : "La disgrâce de l’esthétisme et la répudiation de la Beauté".  Avec sa corollaire : la substitution de l’œuvre à un concept. Cette dérive transforme ou plutôt réduit souvent la puissance intréinsèque de l'art au profit d’une idéologie qui serait objective face à la notion de beauté qui - elle - ne serait que pure subjectivité. Voire…

Afin d’expliquer ce périlleux glissement le poète fait retour sur ses premières expériences esthétiques lorsqu’il visitait le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne en culottes courtes. Tout semblait différent. «Il régnait, sous les verrières des grandes salles, une atmosphère qui n’était pas sans évoquer celle des églises.»  écrit-il. Le futur juriste et poète découvraitt alors une hiérarchie et des valeurs sûres. Certes l’auteur continue à visiter les expositions d’art contemporain. Mais il devient de plus en plus perplexe.

Les propositions d’un Jean-Pierre Raynaud le laisse dubitatif (euphémisme !). Néanmoins le poète ne cultive pas pour autant une vision passéiste de l’art. Il défend Giuseppe Pennone, Christian Boltanski ou Bruce Nauman. Mais, lucide, sait reconnaître le caractère superfétatoire d’œuvres qui ont besoin de notice explicative afin d’en comprendre le but. L’art y perd toute valeur directe, émotive. Il empêche autant l’affect que l’intelligence au nom d’un intellectualisme forcené et terroriste. 

 

tache.jpgCe n’est pas neuf diront certains. Selon Baudelaire « le beau est toujours bizarre ». Selon lui il fallait et puiser au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau. Bien des réponses sont possibles : il y a - entre autres - tant d’inépuisable dans ce qui semble connu...  Mais il est toujours plus facile de biffer l'esthétique pour le remplacer par une prétendue éthique.  P-A Tache rappelle donc à une sagesse élémentaire : "Il faudrait - plutôt que s’intéresser aux Idées, censées donner un sens acceptable à la pratique de l’art s’attacher à ce qu’il est capable de créer" .  Mais c’est bien là où le bât blesse. Néanmoins et n’en déplaisent aux praticiens d’un conceptualisme qui a souvent fait les preuves de son inanité : l'art produit ce que les mots ne font pas.

Jean-Paul Gavard-Perret

(La photo du portrait de l’auteur est de Jean Mayerat).