gruyeresuisse

23/10/2014

Les alignements perplexes de Sonia Kacem

KACEM BON.jpgSonia Kacem (Prix Culturel Manor 2014), Loulou, « la Séquence automne-hiver 2014-2015 », Mamco, Genève du 29 octobre 2014 au 18 janvier 2015.

 

 

kacem 2.jpgLes célébrations plastiques de Sonia Kacem donnent le jour à des rituels poétiques totalement décalés. En son imaginaire transposée par un savoir d'adulte; l’artiste crée un amalgame ou un corridor avec les éléments qui lui tombent sous la main (bottes, sable, etc.) le tout avec la curiosité et l'audace de l'innocence enfantine. L’artiste ne cesse de prendre à revers la représentation du monde et la perception du spectateur. Sa lecture du réel est aussi directe que déréglée : pas de pitié pour les taupes qui n’ont de la beauté qu’une représentation idéaliste et orthonormée. Une force démystificatrice fonctionne parfaitement en une profondeur de vue où différents alignements très ou peu structurés défilent.


 

 

kacem.jpgL’art devient une veine dont il faut suivre un axe dont la perspective fait piquer du nez aux repères. L'idée bourgeoise de l’art est oblitérée. L’artiste la remplace par ses cabrioles qui font apparaître un dialogue miraculeux ou étrange avec le quotidien. Un tel travail permet sans doute plus de se réaliser que de s'enrichir. Et l’artiste ne se trompe pas de but  bien que les deux ensembles soient possibles : on le souhaite à l’artiste. De ses pêches miraculeuses elle retire des œuvres bien plus léchées qu’il n’y paraît. Ne croyant pas à l'irrévocable, l’artiste rend ce qui est considéré laid comme magnifique. Celle - dont courage et la patience sont des qualités cardinales indispensable à sa vie - pratique une liberté qui n'entrave jamais celle d'autrui. L’artiste propose, au regardeur de disposer mais surtout de faire l’effort de comprendre.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

18/10/2014

Les grammages de Doris Hoppe

 

 

 

 

 

Hoppe.jpgDoris Hoppe donne au rêve prétexte et nourriture. Au rêve mais aussi à la réalité. Telle Yadwigha elle règne en maîtresse sur le domaine des ombres et des contours : des présences secrètes ne s’y révèlent que par les clartés furtives. Elles s’accrochent à la saillie ou à la nervure des incisions qui prennent les lueurs d'étain de l’aube ou les accents cuivrés du crépuscule. L’artiste genevoise n’ignore rien de ce qui - fuyant les duretés du jour -  va connaître dans un paradoxal abandon une intense existence. C’est le moment entre tous favorable à l’enchanteresse : se relâchent les mailles de la vigilance, surgissent des fantômes aussi durables que réels. 

 

 

 

Hoppe 2.jpgCréer devient le moyen d'inciser le silence sans pour autant le faire crier. Simplement le regard vacille lorsque la créatrice s'empare des architectures ou des visages. Elle dessine leurs contours ou leur complexion afin que se murmure un secret. Dans chaque visage une foison est possible là où tout est teinté de blessures secrètes. Doris Hoppe concentre l'espace de ses grammages. Ils créent à la fois une fluidité et une complexité. Une vérité poétique singulière  ouvre, incise les masques humains, les lignes d’architectures. Le creusement crée la levée du souffle comme celle du jour. Par grammages et courbes  la verticalité se transforme, le visage semble un treillis. . L’image - la vraie -  rejoint dans la nuit liquide un secret absolu.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

09/10/2014

L’hyperréalisme selon Franz Gertsch

 

 

 

 Gertsch Portrait de l'ar..jpgFranz Gertsch, « Ouvres », Skopia – Ph. Jaccaud, Genève du 8 novembre - 20 décembre 2014.

 

Franz Gertsch est né en 1930 à Morigen (Suisse), il vit et travaille à Rüschegg-Heubach. Bien en avance sur les artistes de sa génération il fait de belles impasses sur les classiques de son époque, oublie le jazz et l’abstraction. Il est happé par la radicalité d’un réalisme violent et la rock culture. L’artiste cultive en ses toiles l’illusion revendiquée de ce qu’on nomme le photoréalisme. Mais de fait son travail pictural (parfois incompris ou trop relativisé) pousse plus loin les limites du réel que l'appareil photographique saisit.

 
Gertsch bon.jpgLa galerie Simmen présente en 1949 la première exposition personnelle de l’ancien élève l'école de peinture de Max Von Mühlenen (Berne).  Mais c’est vingt ans plus tard que le langage spécifique du créateur prend vraiment place. Et ce de manière intempestive : sa première peinture réaliste : « Huaa ...! » en 1969 (cavalier au galop) devient une double page du périodique « yéyé » « Salut les copains »...  L’année suivante - mode aidant par réaction à l’abstraction -  ses scènes de famille, de groupes, ses portraits in situ du milieu de l’art font reconnaître l’artiste qui participe   à la Documenta 5 de Kassel. Cette première période est magnifiée par  son  « Patty Smith ».

 

Gertsch bon 2.jpgPour la Biennale de Venise de 1978 Gertsch a exposé dans le cadre de « Dalla natura all'arte. Dall'arte alla natura ».  Cette période marque une évolution. L’artiste se focalise sur le portait (dont le fameux « Johanna II ») puis il se dirige vers la gravure sur bois par piquage avant de retourner à la peinture qui, sortant de la figuration, glisse vers une forme d’abstraction extrême-orientaliste en une réflexion sur la couleur, les éléments  premiers et le végétal. Puis il revient aux portraits de très grands formats. Ils sont devenus des icônes de l’art et se retrouvent dans les grands musées du monde.

 

En Suisse le musée qui porte son nom a été façonné à la mesure de son œuvre. Et au Quartier des Bains de Genève la galerie Skopia - Ph. Jaccaud propose les œuvres récentes de l’artiste. Il renoue avec certains invariants (revisités) de son œuvre. Son univers est rempli de lumières, de couleurs mais aussi peut jouer de la monochromie et du sombre. L’artiste prouve qu’en dépit de l’âge il sait évoluer et ne vit jamais sur des « avantages » acquis. Par effet de réel ou de sa recomposition celui-là prend toujours  un aspect mystique. L’instance de la peinture crée  un écart afin d’ouvrir la réalité sous-jacente pour la faire respirer et la soustraire à la simple apparence.

 

Jean-Paul Gavard-Perret