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14/12/2013

Marie Velardi : histoires d’eau

 

Velardi.jpg« A heures fixes, pas une minute à perdre / solo show Clepsydres », Villa du Parc centre d’art contemporain, Annemasse, 2013, « Aqua Vitalis », collectif, Positions de l'art contemporain, Artothèque de Caen, 15 juin-28 déc. 2013. Marie Velardi est présentée par la galerie, Gowen Contemporary, Genève.

 

 

 

Fidèle à un engagement civique, Marie Velardi ne cesse d’explorer les concepts de futur et d'utopie sur un plan de plus en plus mondialiste. Elle s’y est préparée en ses premières œuvres sur des périmètres plus restreints en s’intéressant à sa ville natale : Genève. Elle a proposé pour la cité trois scenarii utopiques où l'élément végétal convoite une place capitale et où le système de transport mute  comme le prouvait une série de plans et d’images intitulés TPC (Transports publics de Chloropolis) au sein de systèmes alternatifs de production d'énergie (éolienne entre autres).

 

« Situationniste » à sa façon, l’artiste dans ses récentes recherches « puise » dans l'eau sa source d'inspiration. A la fois pour ses spécificités plastiques mais également (et surtout) en tant que ressource vitale. Marie Velardi est donc une des artistes engagées qui questionnent les enjeux liés à l'eau : bouleversements climatiques, enjeux industriels. Comme Kader Attia elle développe le concept d'«écosophie» en proposant un art citoyen dont elle a toujours une fidèle « militante ». Elle s'intéresse plus particulièrement aux territoires et géographies souterrains, donc invisibles mais qui possèdent un rapport direct et essentiel avec  les conditions de vie à la surface de la terre aujourd’hui et demain. « Clepsydres » comme « Aquifers » offrent des cartographies géographiques et temporelles d'eaux souterraines. Dans « Aquifers » elles sont dessinées à l'aquarelle liquide sur papier. La différence de densité des pigments souligne les zones qui correspondent où il y a le plus d’eau. Cette dernière  produit des réactions différentielles de l'aquarelle au contact du papier. 

 

 

 

Ses divers travaux tissent  un réseau de formes multiples, entre constat et alerte au sein d’une forme d’éveil et de vigilance  pour la protection de l'environnement, la liberté de circulation et le respect des écosystèmes humains et biologiques. Liant l'esthétique à l'éthique, l'eau n’est plus celle de la poétique de la rêverie, du baroque, de l'impressionnisme. Elle est le symbole même de la vie et de la survie du monde au moment où elle échappe chaque à sa nature de bien commun au moment où l’  « écocide» n’est pas considéré comme un crime contre l'humanité. L’artiste en appelle implicitement  à une nouvelle « Convention de Genève » qui ne ferait plus abstraction de cette violation aux formes multiples formes. Marie Velardi  demeure telle qu’elle est depuis toujours : partisane d'une écologie opposée aux excès du productivisme aux promesses qui s’écartent du sens même de la vie. L’art est là pour s’élever contres les courants où l’être est noyé là où paradoxalement il risque d’être privé d’eau portable.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

13/12/2013

Beckett et après : Sonia Kacem lauréate du Prix culturel Manor 2014

 

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La jeune artiste genevoise Sonia Kacem inscrit déjà son nom et son œuvre dans les cimes de l’art contemporain. Sortant de la verticalité du tableau et de la platitude de la peinture elle s’est dirigée vers l’espace et la matière  en dehors d’une simple propension conceptuelle. De plus, textiles en « lambeaux », éclats de miroir, poussières, matériaux neufs ou de récupération ne sont plus au service d’un simple arte povvera. L’artiste sait que les temps ont changé. Lauréate 2014 du prix Manor elle va être exposée au Mamco et bénéficie d’une résidence de 6 mois à New-York. Gageons qu’elle va y retrouver les traces de celui qui y tourna ce que Deleuze nomma « le plus grand film  de l’histoire du cinéma » et qui fut intitulé sobrement par son auteur - à savoir Samuel Beckett – « Film ».

 

La Genevoise apparaît dans le paysage artistique celle qui pousse plus loin l’entreprise de l’auteur irlandais, ses « castatrophes » et autres « foirades ». Son installation « Dramaticule » (2013) au titre purement beckettien est une suite d’espaces d’errance programmée parsemés d’éléments aux allures de décors en décomposition, dématérialisation et ruine aperçue  déjà dans son installation antérieur « Thérèse » (2012). Des monticules de matières grège se décomposent au gré des courants d’air et des passages du public. On est là dans un décor désertique qui rappelle ceux de Beckett : le promontoire de « Oh les beaux jours » ou no man’s land suggéré par Clov dans « Fin de partie ». Tout s’étiole, s’efface dans un temps « neutre », un temps sans temps qui réjouirait Beckett.  Nous sommes ici au-delà de la catastrophe telle que la définit Paul Virilio dans « Ce qui arrive ». Avec Sonia Kacem tout est déjà arrivé. Toutefois moins que le désastre l’artiste laisse ouverte la question du dénouement et du dénuement. Surgit un outre-voir face à l’aveuglement au moment où l’œuvre renonce à la possession carnassière des apparences comme à la mimesis. Bien des artistes s’y sont  fourvoyées et le prétendu "réalisme" en représente la forme la plus détestable. "Qu'ils ne viennent plus nous emmerder avec ces histoires d'objectivité et de choses vues" écrivait Beckett à ce sujet. La Genevoise pourrait faire sienne cette formule du " Monde et le Pantalon".

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Expositions de Sonia Kacem : en 2014 : THENnow, Miart, Milan et Mamco Genève. En 2013 : Petra, Gregor Staiger, Zurich (solo), Jump Cut, La Rada, Locarno, Material Conceptualism, Aanant & Zoo, Berlin, Dramaticule, T293, Rome (solo), Art of Living (i.e. Goodbye, Blue Monday), Chez Valentin, Paris, Thérèse, Palais de l’Athenée, Salle Crosnier, Genève (solo)

 

12/12/2013

Les sauf-conduits de Baptiste

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Baptiste, « De Septem Orbis Miraculis » (Sur les traces des sept merveilles du monde), Galerie LigneTreize, Carouge, Genève décembre 2013. Rencontre avec l’artiste le 14 décembre à la galerie.

 

Baptiste vient de Bordeaux. Cette ville portuaire et gréco-romaine n’a pas été pour rien dans l’imaginaire et la création du plasticien, véritable poète et chercheur. Il oriente son travail sur la mémoire, le sens des traces. Afin de les recueillir il quitte son atelier (où il  reviendra les agencer) pour retrouver les lieux premiers de la civilisation occidentale : Rome, Naples, Syracuse, Athènes, les îles de la mer Egée. Il rejoint parfois les Antilles dont pendant longtemps Bordeaux fut la tête de pont - beaucoup d’Antillais voient en Bordeaux leur seconde patrie. In situ Baptiste note impressions et pensées et surtout pratique des relevés de traces sur les murs comme dans les bouches d’égout, fait des  empreintes au crayon gras, fouille la terre. L’artiste est un  archéologue qu’on qualifiera d’intempestif comparable à un autre artiste de la galerie : le Lausannois Marcel Miracle. Le langage qu’en extrait le plasticien peut sembler confus, polysémique. Il l’est effectivement. Toutefois Baptiste en isole chacun des éléments afin que le presque rien retrouve un sens poétique  que l’artiste a soin de ne pas flécher.

 

Ne cherchant ni l’exotisme ou le trésor « chosifié » le créateur aborde surtout la question du temps. Le temps l’appelle du fond de son passé et en retour il le « légende » par ses mises en scènes minimalistes des traces les plus pauvres. D’une marche du temps à une autre, d’une merveille à une autre il remonte et descend l’espace, passe par ses voutes basses, retrouve des proximités là où pourtant la distance semble insurmontable. Mais Baptiste n’éprouve jamais la détresse de l’éloignement. Il s’approche de ce qui ayant déjà eu lieu ne serait pas prêt de revenir sans ce qu’il en exhume et préserve. Bref du lointain qui résiste il ne passe jamais outre. Les restes sont le contraire de fardeaux. L’artiste les donne à voir selon des processus comparables à une Colette Deblé lorsqu’elle allait chercher dans les fresques antiques des éléments susceptible de comprendre le féminin du monde.

 

Le Bordelais sait que même si le temps n’est pas tournant et ne revient jamais il ne s’éloigne pas pour autant. Au contraire il demeure à la condition qu’un créateur se le réapproprie. De plus avec lui le mouvement de reprise s’accomplit pour le futur en refusant de paralyser l’empreinte en un culte du passé. C’est pourquoi le poète plasticien force les traits, fait remonter les traces. Ce qui restait improbable retrouve un possible. Ce qui sort de la terre fait dialogue avec le ciel. L’impression plastique oblige - en lieu et place d’un pas en arrière - un pas au-delà. Elle récuse l’injonction du néant et la mythification basique du lieu : ce qui dans les deux cas cautionnerait un éternel oubli. En résumé, la trace et l’empreinte   par leurs reprises permettent que le temps demeure et soit sauf.

 

Jean-Paul Gavard-Perret