gruyeresuisse

09/04/2015

Cyril Torrent : Eve et les nigauds

 

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Dans les célébrations du nu selon Cyril Torrent la femme devient un  bateau ivre larguant ses amarres. Le photographe répond aux injonctions implicites de ses égéries :  «  J'aimerai  qu'on m'apprenne  à me servir de moi-même, jusque là on m'a appris des choses qui ne correspondaient à rien en moi. Je voudrais sentir une inexorable rupture ».  Afin de les satisfaire l’artiste les transforme en miroirs d'un même gouffre. Il les guide pour les faire  emprunter un chemin d'effraction, d’abandon.Torrent.png Le Genevois les met en mouvement dans des prises qui les arrachent à la fixation du portrait de nu classique. A corps découvert une chorégraphie gagne en charme. La femme ne possède plus rien  qu’elle  : elle a ce qu’elle est et trouve une poésie faite de la tension de ses lignes et formes. En noir et blanc chaque tirage est à brûle-pourpoint. Il fait du corps une grande ourse comme la petite : les deux restent  insensibles au passage du temps, elles le piègent, mais ce sont bien les voyeurs qui subissent leur fonction d’attrapes nigauds. Vues sans nous voir elles gardent l’indifférence splendide des statues.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

04/04/2015

Rochelle Goldberg "rose de personne"

 

 

 

Goldberg 3.jpgRochelle Goldberg, « Cordon sanitaire » Quark, Genève, 28 mai - 11 juillet 2015.

 

 

 

Le blanc et le noir accordent au monde tel que la Canadienne le dévoile une carapace. Elle reste néanmoins sirène en un foutoir de fragments  qui étiquettent ses œuvres. Photographies, sculptures, installations  évitent le naturel  et les chimères attendues.  L’œuvre devient la psyché décalée du réel mais qui renvoie néanmoins une certaine jouissance visuelle  à la lumière particulière cérémonielle et froide en ce qui tient en partie d’une  métamorphose mystique.

 

 

 

goldberg bon.jpgLes espaces qui s’imbriquent, se chevauchent ou à l'inverse s'éparpillent mêlant le blanc au noir arrachent les données premières du réel. Le seuil de connaissance passe par le choix d'une fusion élémentaire lié aux contradictions de la vie plus qu’au passage du temps dont la couleur serait le symbole.  Ne règne plus que la monodie des noirs, la gradation de leur densité, le rythme de leurs formes. Surgit un chant grave et prenant. Le monde se désépaissit, s’estompe et devient la « rose de personne » chère à Celan.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

31/03/2015

Aline Morvan et les paroles gelées

 

 

 

 Morvan bon.jpgAline Morvan,  "Abouchement", du 1er Avril au 3 Mai 201 , Milshake Agency, Genève.

 

 

 

J’ai un faible pour l’œuvre d’Aline Morvan.  Chacun de ses projets est le fruit d’une idée néanmoins sa résultante ne se limite pas au seul geste créateur.  Dans un sens Duchampien bien compris elle sait que l’action en elle-même n’est rien : seul ce sur quoi elle débouche fait sens. Pour le projet de la Milkshake Agency l‘artiste sera présente tout le temps de l’exposition. Elle accueillera les invités avec lesquels se déroule un entretien. Au cours de celui-ci il sera demandé à chacun d’eux de mordre dans un morceau de terre à faïence : l’artiste récupérera le bout resté dans la bouche. Cette cérémonie portera donc le nom générique de l’exposition (dont le résultat s’affichera progressivement dans la vitrine de la galerie).  L’abouchement étant - au figuré - une mise en bouche, à savoir un prélude à un entretien, l’artiste fait donc de ce point de départ abstrait la conclusion et le résultat de la visite dont le contenu trouvera sa matérialisation définitive par la cuisson de la terre cuite mordue par chaque visiteur.

 

 

 

Morvan.jpgLa bouche  se fait donc autant  châsse que moule elle sera un temps par effet de l’argile le réceptacle d’aveux qui prendront dans l’épaisseur de la matière leurs grandeurs comme leurs petitesses. Preuve que si jamais un coup de dent n’abolira le silence, il va toutefois trouver une forme de « réalité » comme les trouvèrent jadis les mots chez Rabelais dans le fameux épisode des « Paroles gelées ». Loin de réactions purement émotives et esthétiques « basiques » Aline Morvan percute et répercute une forme particulière d’impossibilité et de voyeurisme. Elle repousse tout effet de mélancolie et plonge en un humour incisif là où la parole devient matière et la sculpture échappe à elle-même. Une nouvelle fois l’artiste étonne par sa capacité à repousser tout discours et réalisation plastiques d’évidence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret