gruyeresuisse

24/02/2014

Elisa Larvego et les territoires du silence

 

 

 

 larvego bon 2.jpgElisa Larvego déclenche toujours un  questionnement par le sujet que par le traitement de ses images. L’oeuvre est d’une rigueur, d’une simplicité peu communes. Débarrassée d’oripeaux et décorums elle va vers  ce que Lynch nomme dans Mulholland Drive le « silenzio ». A peine trentenaire elle fait preuve d’une maturité rare dans son travail de photographe et de vidéaste.  Elle évite deux dangers majeurs : la dérision et le cynisme. A l’inverse de ce double accablement elle propose un chant du monde du silence non sous mais sur sa ligne de flottaison. Elle révèle « du » quotidien dans une narration épurée. Et si dans sa première série « Mise à part » une volonté esthétisante était présente très vite elle est passée à un propos très personnel. 

 

 

 

Dès « Funny Holes » sur des stands de tir le sujet central (les tireurs) est invisible : armes et douilles sont les seuls marqueurs d’un lieu interlope et sujet à différentes interprétations. L’artiste privilégie en ses narrations les temps creux, les lieux vides (du Colorado par exemple) même si parfois la figuration fait de retour pour des raisons très spécifiques. Chaque prise induit chez le regardeur un imaginaire de reconstruction. Un camp militaire mexicain, des chariots ambulants dans des rues suggèrent une violence latente en ce qui tient d’un land art ou de sculptures étranges. Dans sa vidéo « Aranka » le propos est différent : l’artiste a pris le Transsibérien avec sa grand-mère afin qu’elle retrouve les traces du passé. Du paysage la vidéo glisse vers un dialogue intimiste. Dans une série suivante ce dialogue comme le titre le rappelle devient « silencieux » : des couples mères-filles cohabitent dans l’absence de la figure paternelle qui a mis les voiles.

 

 

 

Larvego bon 3.jpgAvec Elisa Larvego tout récit reste sobre, intrigant riche d’une beauté conceptuelle en dévers d’une saisie qui appellerait à priori la « simple » photo de reportage. Mais ici le contexte ou les personnages sont toujours déplacés afin  de donner aux séries  un flux aussi intime que général. L’artiste ne se veut pas voleuse d’instant. Tout répond à une mise en scène délibérée. L’objectif est d’éliminer par ce biais le fétichisme du cliché afin que l'œil capte ce qu'il forcément va supprimer. Avant cette disparition, retenir l’image répond à une organisation afin d’approfondir l’image en « annulant » certaines données du réel afin de le plonger dans l’énigme. La  violence n’est plus à confondre avec l'exhibition ou la provocation. Elle s'exerce « contre » l'image. Ce qui en reste possède la beauté poétique porteuse d'indicible : l’absence y fait le jeu de la présence. Chaque narration  devient la mémoire d’un temps plus ou moins reculé.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

23/02/2014

Lifang : la nudité n'est pas un songe

 

 

 

Lifang.jpgLifang, "Les rochers sont les racines des nuages", Red Zone Genève, mars-mai 2014.

 

 

 

Dans la période d'ordre moral qui préside encore à l'ère post-collectiviste chinoise  Lifang fait figure (comme Ai WeiWei qu'elle défend)  de décadente. Le nu est au centre de sa recherche. Pour autant  le voyeur n'est pas ici en territoire conquis d’autant que l’artiste renoue avec une tradition chinoise peu encline à la dénudation vériste. Le voyeur peut être toutefois conquis par le "territoire" de peintures inspirées par des photographies d'internautes qui se montraient dans le plus simple appareil pour défendre Ai Wei-Wei accusé de pornographie.



Lifang 2.pngNéanmoins plus que faire l'éloge du corps nu l'artiste souligne sa "choséité". On discute d'ailleurs parfois les mérites supposées ou non d'une telle approche mais aussi de ses modèles…. Se pose toutefois la question centrale de la peinture de nu  : qu'ouvre-t-elle ?  Un autre artiste chinois (Pang Guohua) affirme que le nu permet de voir comme on n'a jamais vu. Lifang est plus réservée :  son approche  est éloignée des nus d'un Hopper par exemple. Le corps est ici constitué de carrés : ils caviardent autant qu'ils montrent la nudité. Disons qu'ils la suggèrent en  marquant un temps de l'histoire chinoise sans que les fantasmes repoussent comme du chiendent.  Chez Lifang il existe toujours  moins d’insistance que de délicatesse : ou si l’on préfère au plaisir qui tue l’artiste opte pour la douceur qui fascine.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

20/02/2014

Les phasmes de Marco Delogu

 

Marco Delogu, Espace JB (Jorg Brockmann), Carouge-Genève, du 5 décembre 2013 au 28 février 2014.

 

 

 


Delogu 2.png


Nous ne briserons jamais certains de nos liens : ceux dont nous ne pouvons nous défaire sont la brisure même. Elle apparaît dans l’œuvre de Delogu en pluie d'écume noire tels l'ineffable, l'ineffaçable et l'entraperçu.  L’artiste permet de les deviner par l'interstice de l’ombre.

 

Indivisibles égarements, sillons, écharpes : le noir est promesse de blanc comme le soir est promesse d'aube.  Ce qui est le plus caché devient le plus éternel. S'agit-il d'un trompe-l'œil ou d'une tentation ?  Nul ne peut le dire mais la photographie avec Marco Delogu, dans ses jeux d’ombres, donnent à l'espérance sa dernière aurore.  Elle mange le réel. Il reste affirmé dans le noir qui l’engloutit mais afin de rejeter l’ombre pour la proie.  Chaque photographie rompt le silence de l'origine, fonde un aval du temps comme elle construit le monde sur des échos. Le désert de l’image devient nourrissant. Il s’agit d’une disponibilité non sommaire. D’où la nécessaire perte de repères afin d’élargir le mystère plus encore que d’en espérer une connaissance dans un temps nocturne, en son flux persistant et sa dispersion insistante.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret