gruyeresuisse

25/09/2020

Yvan Salomone : l'étrange objet de la représentation

Salom.jpgYvan Salomone, "Objection, "galerie Sonia Zannettacci, Genève, du 24 septembre au 21 novembre 2020.

Depuis 1991 Yvan Salomone peint à l’aquarelle, semaine après semaine, des œuvres au format immuable de 105 x 145 cm. Il peint des paysages industriels et portuaires, des zones désertées aux couleurs invraisemblables et inattendues. L'aquarelle crée une émotion là où semble abolie toute notion de temps et de réalité même si elle demeure néanmoins coruscante.

Ces œuvres sont à la fois hors du temps et dedans. Une succession de signes et indices se découpent là où quelque chose d'invisible reste en jeu. Salom 2.jpg

C'est une manière de croire qu'il est possible de faire de la vie avec la peinture quel qu'en soit le sujet. Et la transformer en objet de résistance muette mais qui s'adresse aux sens par son sens.

Le futur de l'image est interrogé là où même un cadavre est présent. Chaque oeuvre devient une expérience où se fait l'essai de quelque chose dont nous ne connaissons pas la teneur. Reste un vide paradoxal qui produit une méditation au sein d'une vie sans âge, presque banalisée mais qui s'anime d'un paradoxal régime de présence où le cumul peut être tenu à la fois pour nul mais aussi comme une évidence.

Jean-Paul Gavard-Perret.

23/09/2020

Ali Kazma et les "femmes-frontières"

Kazma.jpgAli Kazma, "Woman at Work", Analix Forever, Chêne Bourg, Genève, du 4 septembre au 20 novembre 2020.

Avec "Women at Work" Barbara Polla présente - via l'artiste turc Ali Kazma  qui a illustré à travers une dizaine de vidéos le travail, le corps, et le corps au travail - une exposition féministe dans le meilleur sens du terme. Elle montre des femmes créatrices comme des ouvrières incroyables en plusieurs  domaines d'activités. Et Barbara Polla de préciser : "Jusqu’à présent, on a représenté beaucoup le travail sexuel des femmes, leur travail domestique, répétitif, leur travail ouvrier aussi mais c’est vraiment la première exposition de ce type, ouverte sur la réalité d’aujourd’hui. Une réalité désirable". Les femmes y surgissent entre créations artistiques, ouvrières, scientifiques, manuelles, industrielles, physiques, sportives voire sur elle-mêmes.

 

Kazma 2.jpgAli Kazma n'apparaît pas d’emblée comme un artiste qui s’intéresse aux femmes et à leur travail. Pendant longtemps, écrit l'artiste, "mes sujets n’étaient nullement genrés, mais guidés par mon intérêt pour un domaine, ou une personne particulière." Mais en 2019, en filmant la championne de dragster Anita Mäkelä, Ali Kazma réalise qu’il existe en celles qu’il était en train de filmer un certain nombre de spécificités "femme". Il décide alors de réexaminer son propre travail, de creuser cette question du genre et de proposer à Barbara Polla l' exposition : "Women at Work".

 

Kazma 3.jpgTout a commencé lorsque Paul Ardenne a emmené Ali Kazma à Pomona, sur les terrains américains de courses des dragsters. Le premier publie alors  "Apologie du dragster" illustré par les photographies d’Ali Kazma. Celui-ci se passionne pour ces courses étranges et découvre l’existence d’Anita Mäkelä. Il passe des photographies à la vidéo pour la filmer car il s’intéresse à celles et ceux qui repoussent les limites de leurs champs d’activité, professions et passions respectives. Ce tournage a transformé son regard sur les femmes. D'où son  engagement. L'exposition contribue à une ouverture.  Toutes les femmes présentes ici deviennent ce qu'il nomme des "femmes-frontières" à travers lesquelles il souligne la force - souvent bien plus grande - que celle qu'affirme les mâles pour se rassurer tant qu'ils le peuvent de leur domination qui devient ici une peau de chagrin. Bien fait pour eux !

Jean-Paul Gavard-Perret

Martial Leiter : dérives du paysage

Leiter.pngMartial Leiter, "Travelling / Dessins", Galerie LIGNEtreize, Genève-Carouge, 26 septembreau 16 octobre 2020.

Martial Leiter a débuté son oeuvre comme dessinateur de presse dans divers journaux suisses ("Le Temps", "Die Neue Zürcher Zeitung" , etc.) puis à l'étranger ("Die Zeit", "Le Monde" entre autres). Mais il se consacre également à un art plus personnel par le dessin puis la peinture. La galerie LIGNEtreize propose une suite de dessins à l'encre et fusain. Le paysage s'y dérobe. Il transite par ce que l'artiste décale.

Leiter 2.pngDe tels dessins comme le léopard ne se déplacent pas sans leurs taches. Ce sont aussi des points de capiton de nouveaux paysages ou d'histoires. Leur noir est la lumière brodée à l’encre. Le dessin semble une écriture qui méprise en partie la forme afin de la laisser dériver pour perdre pied. Une telle oeuvre ne raconte pas : elle propose un glissement d’après nature et dont Martial Leiter "imagine" l’âme dans de "faux" traits pour retirer "du" paysage afin qu'il soit plus prégnant.

Leiter 3.pngCe qui - a priori - n’a pas d’affect en possède soudain beaucoup même si le paysage tente de résister et se cambre. Le dessin est à la recherche de son lieu. Là où il n'est jamais allé. Où la neige est encore vierge mais noire. Il y a un autre coté du regard qui l'efface et le remplit. Existe donc l'autre coté de ce qui est vu. L’œil arrive à toucher des modulations entre le plein et le vide. La couleur se retire pour créer un nouvel espace épuré et diffracté.  Par ce "négatif" le dessin se laisse envahir d'un manque. Il devient son vertige.

Jean-Paul Gavard-Perret