gruyeresuisse

13/08/2017

Denise Mützenberg : jamais rien de trop

Mützenberg.jpgDirectrice des éditions de poésie Samizdat (avec sa sœur Claire Krähenbühl), Denise Mützenberg est une auteure rare qui écrit en romanche et français. Elle « sacrifie » sa propre écriture à la défense de celle des autres. Pourtant, son premier livre fut écrit et édité lorsqu’elle avait onze ans (« Le Fils de la forêt. » avec des illustrations de sa jumelle Claire). Depuis, à part une période de doute, elle continue à écrire et reste fidèle au Grand-Saconnex siège de Samizdat ses éditions. S’y découvrent des poètes méconnus tels de Morresi, Prisca Augustoni, Anne Bregani, Denervaud, Etchegaray , Béatrice Corti-Dalphin. Bertrand Schmid et jusqu'au livre fulgurant de Marion Schaller "Fenêtre sur cour".

Mutzen 4.jpgD’un père typographe et éditeur du journal socialiste Coude à coude elle est née dans les livres et garde le souvenir des belles éditions que furent « La Guilde du livre ». Sa sœur s’oriente vers l’image, Denise quant à elle « garde » l’écriture. Au retour des USA de sa jumelle, elle voit qu’elle s’est mise à écrire et - du moins le pense-t-elle - mieux qu’elle. S’en suit une crise de création qui va déboucher sur l’ouverture de Samizdat dans le but plus ou moins implicite d’éditer les mémoires de leur père (restés aujourd’hui inédits). La maison devient une sorte d’archive poétique de l’existence. Denise se transforme en éditrice de sa sœur avant de coécrire avec elle sur la question gémellaire « Le Piège du miroir ».

Mutzen 3.jpgCelle qui fut d’abord institutrice continue son œuvre poétique en marge de son travail d’éditrice élaboré auprès de son époux disparu il y a quelques années. Elle a écrit sur sa disparition un poème superbe « Pour Gabriel » (Ed. Le Cadratin, 2012) où elle évoque la perte en quelques mots : «Soudain ce cri / silencieux / de moi vers lui: / Maintenant tu es partout.»

Mützen.jpg Les éditions Samizdat comme l’œuvre de son animatrice marquent les lettres romandes. Certes les deux sœurs vont passer le flambeau : mais les titres et l’écriture de Denise suivent leur cours. Sa poésie est limpide, loin des postures laborantines où le canular sauvage fait du poète un clown blanc et un clone triste. Refusant le style apprêté, ampoulé, métaphorique, l’auteure tire des diamants de la houille. Elle sait retrouver dans le monde sensible les présences des choses et surtout des êtres. Elle parle des ravages des premières, des blessures des seconds en marchant vers un secret, vers cet inconnu connu ou ce connu inconnu que tout grand poète cherche chacun à sa manière.

Jean-Paul Gavard-Perret

Le bois de velours, Genève, Le Miel de l'Ours, 2016., « Aruè – Poesia Valladra – Poésie romanche de Basse-Engadine et du Val Müstair »Anthologie éditée par Denise Mützenberg, préface d'Annetta Ganzoni, traduite par Walter Rosselli, peinture de Jacques Guidon, Grand-Saconnex, Samizdat, 2015.

 

11/08/2017

Barbara Polla : du Léman à Marseille

Polla 3.jpgSalon Paréidolie 4, Château de Servières, Marseille, 26 et 27 aout 2017

Barbara Polla propose pour le Salon Paréidolie toute la programmation vidéo et deux (voire trois) œuvres « in situ » de Julien Serve. Elle est, pour une fois dans ce lieu, moins présente en galeriste genevoise que « femmes hors normes »selon une postulation qu’elle affectionne (cf. le titre de son dernier livre aux éditions Odile Jacob). L’œuvre de Julien Serve est basée sur une histoire décomposée puis remontée. D’abord la vague, le bord de mer, le littoral marseillais. En suite un rhinocéros doré, fantasmé et plus qu’exotique : celui gravé par Albrecht Dürer en 1515, copie de l’animal cadeau d’un Sultan de Cambay à Manuel 1er, Roi du Portugal, puis cadeau de celui-ci au Pape Léon X. Il fut le premier rhinocéros attesté sur le continent européen depuis 12 siècles. On dit que Dürer n’aurait pas vu l’animal. Mais qu’importe. Après une escale sur l'île mythique d'If (durant laquelle François 1er, Roi de France, vint le voir), le rhinocéros mourut noyé suite au naufrage en pleine tempête. Enfin Serve propose une vidéo de la mer dont émerge à travers près de 2000 dessins, et peu à peu, le rhinocéros mort qui s’échoue sur la plage.

Polla 4.jpgLa paréidolie reste ici ce qu’elle est : une forme d’illusion d’optique qui associe un stimulus visuel informe et ambigu à un élément clair et identifiable. Se crée une suite d’énigmes et d’ilots de figures et de sens diffus : s’y retrouve « La vague » de Courbet , le bruit du roulis, des trésors cachés et des rêves engloutis de L'Atlantide au Titanic. Preuve que la mer avale mais nourrit des fantasmes que les vagues réveillent dans nos sables d’oubli. Comme elles ont restitué l’animal six siècles plus tard dans les »filets » de Serve. L’ensemble est fascinant. Et à travers l’œuvre de Serve une nouvelle fois Barbara Polla frappe poétiquement fort et juste.

Jean-Paul Gavard-Perret

03/08/2017

Une certaine absence : Gisèle Fournier

 

Fournier.jpgGisèle Fournier n’a pas encore reçu la reconnaissance qu’elle mérite - en dépit du prix que la Suisse Romande lui a décerné en 2008. Pourtant dès son deuxième livre « Non dits » (Editions de Minuit) tout était  en place dans sa manière de réinventer le roman en semblant ne pas y toucher. Elle poursuit depuis - et jusqu’à « Tangages » (Mercure de France) - une façon pertinente de représenter les relations des êtres.

 

Fournier 2.jpgLa Genevoise ramène à l’expérience que nous nous faisons du monde où nous vivons comme du monde qui vit en nous. Preuve que le roman n’est pas qu'un problème formel. Certes celui-ci garde son importance, il incarne ce « change » dont parle J-P Faye. Et Gisèle Fournier s’y emploie. Chacune de ses histoires permet de pénétrer une densité a priori insécable. Elle creuse le monde obscur des sentiments qui devraient nous être familiers mais que l’inconscient collectif ou particulier refuse d’affronter. Cet univers devient ici lisible, hors pathos, voire une certaine distance. Aucune clé n’est offerte. Au bout de lignes droites et en des creux,Gisèle Fournier rend l’obscur et le silence plus éclairé et explicite. La romancière cherche à représenter une expérience juste. Elle ne peut être celle de la clarté mais d’un certain chaos - sinon à tricher avec ce qu’il en est de l’être.

Fournier 3.jpgEn somme, chaque texte devient l’expérience sinon de l’absence de sens du moins de son incertitude, loin des bâtis rationnels et la positivité des énoncés romanesques romantiques. Ici pas de parler faux, mais l’approche de « vérités » tues et cachées dans la recherche de ce qui n’a jamais été ou ne se dit pas plus. La créatrice compose avec le rapport à l’opacité. Elle sait que l’existence n’est pas lisible « comme un livre ». C’est pourquoi les siens oeuvrent au cœur de l’énigme. Chaque texte reste par sa nomination au cœur de l’innommable. Et c’est bien là que s’accomplit la langue, elle affronte le présent en ses lignes de front qui sont celles de tant de barrages.

Jean-Paul Gavard-Perret.