gruyeresuisse

04/10/2013

Le land-art à l'envers d'Heidi Bucher

Heidi_Bucher 1.jpgHeidi Bucher, Centre Culturel Suisse, Paris, du 13 septembre au 8 décembre 2013.

 

 

 

Pour Heidi Bucher l'arrachement à la terre matricielle (Suisse Alémanique) demeura  impossible. Elle reviendra  toujours sur le sacrifice imposé, sur la blessure qui la plongent dans un sentiment de solitude et de culpabilité au sein des lieux premiers. Ses créations donnent une dimension mythique à toutes les cérémonies sacrificielles - plus que pures performances - qu’elle proposa. De tels rituels répondent aussi par la violence à la violence. Vestiges, traces, stigmates sautent à la tête et assaillent. Le langage plastique concentre une énergie puissante. Né de la perte des repères il n’ouvre qu’à  l'insaisissable. L’œuvre en sublime la rage.

 

Le travail de l’artiste débute dès la fin des années 40 à Zurich où elle est illustratrice pour « Tages-Anzeiger ». Quelques années plus tard elle expose en Suisse dessins et collages puis s’installe à Los Angeles où elle découvre le Land-Art. Elle produit alors avec Carl Bucher (son époux), des sculptures-vêtements en mousse futuriste  (Body Shells) scénarisés dans ses performances. Mais de retour à  Zurich en 1974 elle développe ce qui va devenir sa marque de fabrique.  D’une part elle crée ses « embaumement » de vêtements et objets et surtout le moulage d’espaces architecturaux intérieurs ou extérieurs sous des couches de latex. Par exemple à Winterthur (lieu de sa naissance) elle propose « Herrenzimmer »  un emballage de la villa familiale.  En recouvrant les panneaux de bois muraux et le parquet de latex elle le laisse sécher avant d’en « peler » (disait-elle) la peau formée à la surface et la teinter de pigments irisés.

 

Heidi 2.jpgHeidi Bucher a su par cette double approche comprimer ses traumatismes nombreux sans pour autant faire de son œuvre des purs symboles de ses douleurs. Le chaos reste toujours proche mais l’artiste, par ses rapprochements de matières souples et élastiques  crée un certain ordre. Par effet de surface des profondeurs émouvantes surgissent. Jouant du dense et de l’aéré, du compact et du disséminé, l’œuvre est empreinte de gravité  solennelle plus suggérée plus que célébrée ostensiblement.  Avec Heidi Bucher l’art perd donc ses frontières classiques. Il se déploie soudain dans l’espace en jouant de l’aérien comme du lourd et se libère des contraintes.

 

Sous les apparents brouillages et frottements des murs et des planchers comme des façades et selon divers supports la créatrice propose une œuvre  cohérente où la rigueur jouxte un baroque particulier car dégagé de tout effet de décoration. Les scénographies liquides et dures dressent sous un ciel magnanime les fleurs de l'Apocalypse de l’artiste.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

26/09/2013

La gravure au noir selon Rudolf Reumann

Reumann 1.jpgDe Soleure, à Edimbourg et à Berlin puis à Thonon-les-Bains et à Genève Rudolf Reumann  propose des œuvres saturées de matières ou de couleurs  appliquées en pans larges. L’image parfois devient un panneau riche de symboles où tout finit par s’égarer. Tout sauf les traces de couleurs. Elles transforment chaque pièce en un fantôme capable de générer l’émotion. Rudolf Reumann ne prétend à rien d’autres. Au  regardeur de chercher une route de nuit ou de jour en fonction des tonalités des oeuvres.

 

Pour leur créateur les songes sont toujours vrais. Ses gravures et leurs hauts fonds  les propagent comme des algues paradisiaques ou infernales. Il faut les regarder avec toute la lumière et l’obscurité qu’elles recèlent. D’une technique à l’autre le sang noir s’élance, la chaleur s’enfle. L’artiste fouille les recoins et  soudain la noirceur ne résiste pas sous le sceau de la fusion et de la rapidité. Totems, assemblages, structures graphiques retiennent  dans des plis où se verse - mais pour la concentrer - l’étendue.

 

Reumann 2.jpgParfois avec les violences du sombre parfois avec la douceur de bleus célestes le monde immobile tremble. Le regardeur est contraint à un face à face avec des cubes de lumière noire ou claire. L’artiste ne craint jamais de créer les choses impossibles à décrire.  Ses gravures deviennent  une image aux mille yeux. Ils sortent de leur orbite là où la couleur brûle la lumière ou la fait surgir de ses terriers. Dans sa pulsion créatrice l’œuvre an noir  invente une profusion de figures nocturnes ou de signes d’un monde brut. Mouvements, éclats, irréalités (apparentes) des choses. Le jour, la nuit, la nuit, le jour. Et quand dans son atelier le silence frappe : l’artiste lui ouvre la porte pour le transformer en bruit.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Les œuvres de Rudolf Reumann sont visibles entre autres dans son atelier de Thonon les Bains et au Centre de Gravure à Genève.

 

 

21/09/2013

Ann Loubert des Vosges à la Suisse.

Loubert.jpgJacques Moulin (textes) et Ann Loubert (dessins), « A Vol d’oiseaux », L’Atelier Contemporain, Strasbourg, 2013, 15 Euros.

Dossier « Ann Loubert », revue L’Atelier Contemporain, n°1, même éditeur.

 

 

Faire beaucoup avec peu n’est le fait que des artistes importants. Dans les dessins et gravures d’Ann Loubert à mesure que des fondrières s’organisent la lumière s’évade plutôt que s’amenuiser. Si bien que même lorsqu’elle accompagne les mots d’un poète (Jacques Moulin par exemple) la plasticienne dessine ce qui ne se dit pas et tire des mots leur âme de néant.  Ses œuvres ne cherchent pas l’éclaircissement elles témoignent de la complexité des formes à travers des sortes de signes qui surplombent l’abstrait et le concret.

 

Venue des Vosges et désormais suissesse et dans un esprit que n’aurait pas renié Cy Twombly l’artiste propose des états d’âme et de vie à coup de biffures. Il y a là peu de matière mais pas de vide. Les traits ne bouchent pas les portes de l’action pure. Leur conscience abasourdie reste une grâce noire et une coulée de sève sur le blanc. Chaque aquatinte ou pointe sèche propose un état vibratoire et un vertige. Ann Loubert les maintient  sans répit ni repos. L’idée de trancher, de séparer ne revient pas. L’idée d’union non plus.

 

L’image est arrachée à elle-même dans une patience piaffante. Cela est puissant, cela arrache l’empreinte graphique à toute passivité. Une solitude explose contre l’anéantissement que souvent elle induit. D’où la brûlure d’un tel travail. Entre sobriété et intransigeance l’artiste crée quelque chose de cuisant là où tout est nu à l’exception de brandons essentiels.

 

Chaque avancée du trait reste  une chute et une remontée. Chaque « rature » soulève le monde, le recommence dans un minimalisme particulier : celui de l’attente de l’attente du plus présent des avenirs.  C’est pourquoi, s’il existe un mourir dans cette approche, l’espace y demeure sidéral et sidérant.  S'y éprouve le moment fragile où l’être retrouve son langage primitif.  Dans l’amorce de tels récits toute parole  impossible. Il faut donc que le silence reprenne ses droits là où a lieu la transsubstantiation extrême de sa toute présence.

 

Jean-Paul Gavard-Perret