gruyeresuisse

16/08/2013

Entre l'ouvert et le fermé : la diagonale du fou de Nicolas Muller

 

Muller 1.jpgNicolas Muller, « Les bruits involontaires », Contribution au catalogue monographique dédié à Pierrette Bloch, Edité par JRP|Ringier / Musée Jenisch, Vevey, 2013.

Nicolas Muller, "Caprices", Programmation hors les murs du CAC d'Yverdon-les-Bains, Théâtre de l'Échandole, Le Château, Yverdon-les-Bains, octobre-novembre 2013.

Nicolas Muller, "Veronica Franco", Editions NM, Genève, 56 p., 2013.

 

Un mur de dessin présentant un fourmillement de traits au stylo à bille, une surface brouillée habillant une paroi du sol au plafond : on pourrait se croire dans l’univers de Sol LeWitt et ses dessins muraux. On en n’est pas loin. Mais en même temps on s’en éloigne. Car si celui qui a conçu  une telle œuvre (Sans titre - sol/plafond - 2009)  rend une forme d’hommage à l’Américain, il va plus loin que lui.  L’œuvre est (ou semble)  plus froide et technique mais elle est plus audacieuse aussi. Sous des dessins à la surface onctueuse, une atmosphère brumeuse et des contrastes assez faibles, surgit une rugosité qui ne saute pas aux yeux tout de suite. Il n’existe pas pour autant la recherche d’un trompe-l’œil mais un jeu sur l’épars et l’homogène, l’ouvert et le fermé.

Entre spontanéité et réflexion le travail de Nicolas Muller est  tout dans la puissance du geste au service d’une explosion primitive et lyrique de la peinture et de la sculpture. L’œuvre émerge en  traits ou rotondités comme en tubes en acier inoxydable ou par l’architecture des installations. Dans une de ses dernières l’artiste a investi un préau de bois d’une école de montagne (Serraval en Haute Savoie). Il a cassé l’ordonnance de l’ossature géométrique du lieu par une concaténation d’impressions noires et blanches. Elles appellent à l’école buissonnière et à la fuite selon deux thématiques chères au créateur.

Pour les développer Nicolas Muller est attentif à la force de la matière comme puissance créative. Il reste tout autant sensible au côté incisif de l’intuition. Elle ne doit jamais être noyée a postériori par des travaux trop « intellectualisants ». Chaque œuvre joue donc de manière brute selon une perspective dialectique mais aussi politique ou sociale. En rien narcissique l’artiste cherche en effet une forme de consensus. Non celui d’une tribu mais de l’humain en général. Ce qui n’empêche en rien voire même sollicite une propension transgressive de ses créations.

A l’origine, habité par le gout du dessin Nicolas Muller pensait se diriger vers l’illustration ou la bande dessinée. Très vite il s’oriente vers un travail plus collectif  (qu’il développera avec six autres artistes dans le groupe « Mucus ») et l’édition. Métier que l’artiste poursuit toujours au sein de sa maison  « NM Editions ». Mais dès ses études d’art il publie  une cinquantaine de livres. En les présentant en salons le jeune créateur il s’initia naturellement vers les pratiques d’expositions. Attiré par des artistes tels que Jonathan Meese ou Jan Fabre il comprend la puissance de feu de l’art indépendant que l’artiste retrouve aujourd’hui chez des créateurs tels que  Bruno Peinado, Pierre La Police où  FLTMSTPC. Muller tient pour un des grands éditeurs parallèles du temps.

L’art – quel qu’en soit les formes et les supports – restent donc pour Nicolas Muller un moyen de créer des brèches. Mais il s’agit aussi de les creuser. Au déclenchement quasiment inconscient d’une énergie première  succède le temps de l’essai et du travail. Il faut qu’il y ait du fourmillement mais aussi des tentatives successives. A un moment donnée elles peuvent aboutir à quelque chose que le créateur juge intéressant.  Dans ces expérimentations surgissent une tension entre des formes rectilignes et des formes plus aléatoires. 

Muller 2.jpgL’explosion cohabite avec une force de contrôle du chaos pour son ordonnancement. Ce dernier reste essentiel. Il donne à l’œuvre sa quille et son mat, ses fondations et son faîte afin que les créations soient moins des tutrices  que des  flèches S’y retrouvent le thème de l’évasion selon  divers types de déclinaisons,  d’affrontement, de superposition, de confrontation.

La  pièce Les évadés est sur ce point significative. Elle semble montrer les vestiges d’une tentative de libération illicite dont on n’ignore tout. Ne demeurent  que des plaques d’égouts entrouvertes. Elles laissent présager une évasion vers des horizons ouverts opposés à la rigueur géométrique de la plaque lourde et contraignante. C’est là une des manières pour Nicolas Muller d’introduire une narrativité dans l’œuvre. Elle  prouve que les histoires d’hommes peuvent se passer de la figuration anthropomorphique. Cela libère d’une intrigue psychologisante au profit d’une vision plus fabuleuse où la chimère devient matière.  L’audace de Muller est là. 

Dans une autre installation une collection d’arceaux en acier inoxydable heurtés et déclassés sont le symboles d’une force coercitive  percutée, attaquée. Là encore on n’en saura pas plus.  Reste une somme d’empreintes de la déviance. Les arceaux trônent, défaits, hors d’usage, meurtris par la rencontre accidentelle avec un objet « fou » qui les a percutés. La dissidence semble aussi douce (car d’une certaine manière métaphorique)  que préhensible. Elle paraît presque pacifiste. Mais le spectacle de la lutte, du conflit des légitimités demeure en filigrane. Tout reste ancré entre béance et clôture au moment où l’image n’a d’autre référent que son intensité poétique dégagée du néant.

Jean-Paul Gavard-Perret

01/08/2013

Pompes et circonstances : de Giacometti à BHL la chute abyssale

levy 2.jpgBernard-Henri Lévy, "Les aventures de la vérité", Exposition juin-novembre à la Fondation Maeght Saint Paul de Vence.

L’esprit même qui présida à la fondation est  totalement occulté par la componction lourdingue concocté par Bernard Henri-Levy qui prétend éclairer le corps à corps entre la philosophie et l’art. La centaine d'œuvres anciennes et contemporaines, issues de collections publiques et privées, françaises et internationales servent de prétexte à l’Encyclopédiste du notre temps n’y font rien. Le Diderot modèle Rastignac des palais transforme les animaux fluorescents de l’art en hamburger de viandes aussi douteuses que celles de récentes lasagnes

Narcissisme en bandoulière BHL ne se contente pas de réfléchir il renoue ici avec le cinéma. De la manière la plus ampoulée qui soit : le noir et blanc y tient lieu d’esthétisme racoleur. Devant sa psyché le penseur a rameuté le gratin people de l’art institutionnel. De Marina Abramovic à Miquel Barceló, de Gérard Garouste à  Maurizio Cattelan. chacun y va de sa page de lecture de Platon, de Hegel etc.. Ne serait-ce pas là le moyen d’éviter au penseur de se confronter aux réels créateurs de l'empêchement défendus par Maeght ? D’autant qu’on est bien loin avec ce brouet en vignettes d’une poésie critique.  Celle par exemple d’un Beckett. Il osait, lui,  couper dans le vif et assumer un  : :"Manet navet, Derain inconcevable, Renoir dégob, Matisse beau bon Coca-Cola" ?

Quant à son livre « Les formes de la pensée » (Grasset) il   prouve combien la philosophie concoctée par l’auteur est une branche morte de l'art. Et que BHL se présente comme le grand ordonnateur de l’exposition commémorative et se drape dans son post hégélianisme n’y changent rien. Procédant souvent par analogies, appliquant des figures littéraires quand l’œuvre d’art revient rebelle à ses démonstrations l’auteur ne peut que régresser vers la puérilité paradoxalement au nom de l’exercice d’une intelligence. Elle rate l’essentiel. A savoir ce que Novarina nomme  les « régressions et les exercices d’imbécilités sans quoi l’art n’est rien ».

Ignorant ce nécessaire pari le philosophe se contente de multiplier les paronomases et homonymies plastiques dont le principe actif  tient de la houle verbale. Ce qu’il comprend (enfin presque) du «street art» suffit  pour se convaincre de la puissance d’une  telle logorrhée. Le beau s’y veut l’ami du bien (vieille lune s’il en est). On laissera donc le bon maitre à - je cite - ses « Plastèmes et philosophèmes ». Ils n’atteindront jamais ce qu’un artiste Maeght - Bram van Velde -  chercha et définissait comme «les lieux inconnus de l'être où il n'existe plus d'image possible ». Pour saluer les 50 ans de la fondation une rétrospective  de ce peintre ou de Giacometti aurait été plus pertinente que ce bachotage entre deux concepts. Devant un tel jus verbeux Maeght – le père fondateur - doit se retourner dans sa tombe.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

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09/05/2013

Giacometti : bandes et sarabandes

 

 

Alberto Giacometti, Dessin, Texte de Louis Clayeux Editions Galerie  Claude Bernard, Paris, 162 pages, 20 Euros.

Alberto Giacometti « Espace tête figure », Musée de Grenoble du 9 mars au 9 juin 2013.

 

 Giacometti.jpg

 

Dans toute son œuvre Giacometti chérit ceux qui ne sont déjà plus vraiment dans l’espace. Ils trouvent parfois une chaise  pour se poser en sentant que leur histoire moins que de finir n’avait – tout compte fait – jamais commencé. Les visages restent des ombres portées sur un crépuscule sans fond ni repère. L’art se mesure à ce qu’il est : l’ébranlement de la pensée par le trait de cendre et de graphite comme dans le bronze et le plâtre peint. en noir.

 

 

 

Pour Giacometti la couleur vive ou aquarelle est une aliénation déterminée par des réactions émotives. Elle reste sans efficacité réelle pour l’esprit à travers ses sarabandes qui nient le dessin. Pour Giacometti toutes les possibilités nouvelles des impressionnistes ont été trahies par la griffe de la pure sensation coloriste. Seul le dessin impose son mode d’être tandis que  la couleur  reste avide de ce qu’il recouvre et censure.

 

 

 

A l’occasion de l’exposition à Grenoble d’un ensemble exceptionnel de dessins, bronze, huiles, plâtre peints et – quelques mois avant - d’un livre d’une rare qualité publié avec un texte de Louis Clayeux, Giacometti prouve s’il en était encore besoin - que sous le sculpteur s’érige un dessinateur et un peintre de génie. Le noir y projette la lumière au sein d’un nombre restreint de formes pour les faire varier dans un espace suspendu et figé. Entre figuration et défiguration surgit une dynamique de vibration sombre et première.

 

 

 

Par delà la pulsion scopique est donc atteinte  la conscience primitive d’un monde perçu dans son noyau.Tandis que la sculpture de Giacometti touche l’ineffable et l’essentiel, sa peinture devient une prise de vision d’un champ intérieur à travers l’opacité d’une matière plus  fluide et fragile. Sa dilution à la térébenthine permet le mariage des formes dans une lumière d’effacement. Les visages  deviennent des ombres portées sur un crépuscule sans fond ni repère. L’art s’y  mesure à ce qu’il est : l’ébranlement de la pensée.

 

 

 

Quant au dessin, libre et savant dans ses apparences d’ébauches il reste inflexible tel un roseau qui ne peut rompre.Le spectateur y entame un dialogue silencieux avec lui-même. Mais il fait tout autant l’expérience vécue de l’angoisse ou du calme à travers la présence « pure» de portraits exceptionnels dans leur figuration quasi abstraite. Plus que contours les cercles et les verticales structurent les volumes comme le prouvent les visages de James Lord ou de Teriade. Perdus dans la forêt de leurs songes. L’artiste semble  les ouvrir à une dimension métaphysique : loin de toute psychologisation  ils deviennent des rêveurs insomniaques et pénitents. On comprend alors pourquoi pour Artaud comme pour Beckett Giacometti fut un maître. Le seul peut-être.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret