gruyeresuisse

01/08/2013

Pompes et circonstances : de Giacometti à BHL la chute abyssale

levy 2.jpgBernard-Henri Lévy, "Les aventures de la vérité", Exposition juin-novembre à la Fondation Maeght Saint Paul de Vence.

L’esprit même qui présida à la fondation est  totalement occulté par la componction lourdingue concocté par Bernard Henri-Levy qui prétend éclairer le corps à corps entre la philosophie et l’art. La centaine d'œuvres anciennes et contemporaines, issues de collections publiques et privées, françaises et internationales servent de prétexte à l’Encyclopédiste du notre temps n’y font rien. Le Diderot modèle Rastignac des palais transforme les animaux fluorescents de l’art en hamburger de viandes aussi douteuses que celles de récentes lasagnes

Narcissisme en bandoulière BHL ne se contente pas de réfléchir il renoue ici avec le cinéma. De la manière la plus ampoulée qui soit : le noir et blanc y tient lieu d’esthétisme racoleur. Devant sa psyché le penseur a rameuté le gratin people de l’art institutionnel. De Marina Abramovic à Miquel Barceló, de Gérard Garouste à  Maurizio Cattelan. chacun y va de sa page de lecture de Platon, de Hegel etc.. Ne serait-ce pas là le moyen d’éviter au penseur de se confronter aux réels créateurs de l'empêchement défendus par Maeght ? D’autant qu’on est bien loin avec ce brouet en vignettes d’une poésie critique.  Celle par exemple d’un Beckett. Il osait, lui,  couper dans le vif et assumer un  : :"Manet navet, Derain inconcevable, Renoir dégob, Matisse beau bon Coca-Cola" ?

Quant à son livre « Les formes de la pensée » (Grasset) il   prouve combien la philosophie concoctée par l’auteur est une branche morte de l'art. Et que BHL se présente comme le grand ordonnateur de l’exposition commémorative et se drape dans son post hégélianisme n’y changent rien. Procédant souvent par analogies, appliquant des figures littéraires quand l’œuvre d’art revient rebelle à ses démonstrations l’auteur ne peut que régresser vers la puérilité paradoxalement au nom de l’exercice d’une intelligence. Elle rate l’essentiel. A savoir ce que Novarina nomme  les « régressions et les exercices d’imbécilités sans quoi l’art n’est rien ».

Ignorant ce nécessaire pari le philosophe se contente de multiplier les paronomases et homonymies plastiques dont le principe actif  tient de la houle verbale. Ce qu’il comprend (enfin presque) du «street art» suffit  pour se convaincre de la puissance d’une  telle logorrhée. Le beau s’y veut l’ami du bien (vieille lune s’il en est). On laissera donc le bon maitre à - je cite - ses « Plastèmes et philosophèmes ». Ils n’atteindront jamais ce qu’un artiste Maeght - Bram van Velde -  chercha et définissait comme «les lieux inconnus de l'être où il n'existe plus d'image possible ». Pour saluer les 50 ans de la fondation une rétrospective  de ce peintre ou de Giacometti aurait été plus pertinente que ce bachotage entre deux concepts. Devant un tel jus verbeux Maeght – le père fondateur - doit se retourner dans sa tombe.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

15:06 Publié dans France, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

09/05/2013

Giacometti : bandes et sarabandes

 

 

Alberto Giacometti, Dessin, Texte de Louis Clayeux Editions Galerie  Claude Bernard, Paris, 162 pages, 20 Euros.

Alberto Giacometti « Espace tête figure », Musée de Grenoble du 9 mars au 9 juin 2013.

 

 Giacometti.jpg

 

Dans toute son œuvre Giacometti chérit ceux qui ne sont déjà plus vraiment dans l’espace. Ils trouvent parfois une chaise  pour se poser en sentant que leur histoire moins que de finir n’avait – tout compte fait – jamais commencé. Les visages restent des ombres portées sur un crépuscule sans fond ni repère. L’art se mesure à ce qu’il est : l’ébranlement de la pensée par le trait de cendre et de graphite comme dans le bronze et le plâtre peint. en noir.

 

 

 

Pour Giacometti la couleur vive ou aquarelle est une aliénation déterminée par des réactions émotives. Elle reste sans efficacité réelle pour l’esprit à travers ses sarabandes qui nient le dessin. Pour Giacometti toutes les possibilités nouvelles des impressionnistes ont été trahies par la griffe de la pure sensation coloriste. Seul le dessin impose son mode d’être tandis que  la couleur  reste avide de ce qu’il recouvre et censure.

 

 

 

A l’occasion de l’exposition à Grenoble d’un ensemble exceptionnel de dessins, bronze, huiles, plâtre peints et – quelques mois avant - d’un livre d’une rare qualité publié avec un texte de Louis Clayeux, Giacometti prouve s’il en était encore besoin - que sous le sculpteur s’érige un dessinateur et un peintre de génie. Le noir y projette la lumière au sein d’un nombre restreint de formes pour les faire varier dans un espace suspendu et figé. Entre figuration et défiguration surgit une dynamique de vibration sombre et première.

 

 

 

Par delà la pulsion scopique est donc atteinte  la conscience primitive d’un monde perçu dans son noyau.Tandis que la sculpture de Giacometti touche l’ineffable et l’essentiel, sa peinture devient une prise de vision d’un champ intérieur à travers l’opacité d’une matière plus  fluide et fragile. Sa dilution à la térébenthine permet le mariage des formes dans une lumière d’effacement. Les visages  deviennent des ombres portées sur un crépuscule sans fond ni repère. L’art s’y  mesure à ce qu’il est : l’ébranlement de la pensée.

 

 

 

Quant au dessin, libre et savant dans ses apparences d’ébauches il reste inflexible tel un roseau qui ne peut rompre.Le spectateur y entame un dialogue silencieux avec lui-même. Mais il fait tout autant l’expérience vécue de l’angoisse ou du calme à travers la présence « pure» de portraits exceptionnels dans leur figuration quasi abstraite. Plus que contours les cercles et les verticales structurent les volumes comme le prouvent les visages de James Lord ou de Teriade. Perdus dans la forêt de leurs songes. L’artiste semble  les ouvrir à une dimension métaphysique : loin de toute psychologisation  ils deviennent des rêveurs insomniaques et pénitents. On comprend alors pourquoi pour Artaud comme pour Beckett Giacometti fut un maître. Le seul peut-être.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret