gruyeresuisse

26/10/2013

Pierre Leloup, le tangible et l’insaisissable

 

 Leloup 1.jpg« Pierre Leloup, peintures »  du Musée des Beaux-arts du 8 novembre 2013 au 24 février 2014, « En compagnie de Pierre Leloup, Maxime Godard, photographies », Cité des Arts, Chambéry du 5 novembre au 20 décembre 2013, « Pierre Leloup, livres d'artistes », Médiathèque Jean-Jacques Rousseau du  7 au 31 janvier 2014.

 

Liminaire : cette note semblera déroger à la règle du blog en présentant un artiste frontalier car savoyard. A cela deux raisons : Piere Leloup (1955-2010) fut un ami d’enfance du rédacteur et celui-là compta de nombreux collectionneurs et amis en Suisse dont Konrad von Arx et son épouse qui le firent connaître sur un plan international.

 

Les grandes peintures de Pierre Leloup sont des chefs d’œuvre de sensations. La vibration de la peau se concentre et se dilate sur la surface travaillée. Loin d’en souligner les défauts l’artiste en atténue les contrastes, élimine les imperfections. Le derme féminin est rendu vivant par des tensions  et des relâchements afin de provoquer un calme apparent. Le trait s’y efface en tournant jusqu’à se diluer dans la diaphanéité d’une matière qui devenant elle-même peau crée la résonnance d’un monde vivant, respirant.

 

La quiétude est épaisse, endormie mais tout autant lumineuse que mélancolique. La peau se métamorphose en vague dans la fluidité. Une circulation apparaît et se fond dans la toile. Le calme suggéré apporte un bien-être tactile et la présence palpable ouvre à la rêverie « libre » du regardeur. Le bonheur et la tristesse sont présents. Il s’agit de  ressentir ces dermes anonymes qui touchent lentement. Peut surgir un désir profond dont l’insaisissable trouble passe par les tangibles effets de pans rythmés de manière imperceptible. Ils prouvent combien Valéry avait raison en affirmant «ce qu’il y a de plus profond en l’homme c’est sa peau».

 

Leloup 2.jpgDans de telles œuvres la densité du corps se fait légère et  aérienne. La sensualité est suggérée sans jamais descendre vers des formes plus concrètes. Et Leloup prouve non seulement une technique parfaite mais une concentration à l’attention visuelle. L’énergie pulsionnelle du corps est là. Ou plutôt elle n’est pas loin. Elle se cache comme si elle n’aimait pas qu’on la regarde là où pourtant elle s’offre à nu. Le peintre devient en conséquence  le gardien de l’intime. Sa feinte d’exhibition reste son allié. Le sentiment de la couleur est soutenu par un mouvement mystérieux  qui anime chaque toile. Il laisse une impression profonde entre seulement trois ou quatre couleurs qui s’unissent et touchent. En une telle sensation corporelle la réalité picturale offre l’expérience d’une plénitude.

 

Jean-Paul  Gavard-Perret.

 

Photo du bas : Pierre Leloup et sa compagne Mylène Besson, photo de Bernard Plossu.

11:21 Publié dans France, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

05/10/2013

Première rétrospective suisse de Pierrette Bloch

 

Bloch 2.jpgPierrette Bloch, «  L'intervalle », Musée Jenish, Vevey, du 15 novembre 2013 au 28 février 2014

« Pierrette Bloch », monographie, Coéditions JRP / Ringier, Zurich et musées Jenish, 2013.

 

 

 

Au moyen de matériaux pauvres (fusain et craie sur isorel par exemple) et par  formes simples, totalement abstraites et sans couleur (dessins, encres ou sculptures de crin), Pierrette Bloch crée une œuvre d’une grande cohérence. Dès ses débuts, l’artiste a joué sur des variations imperceptibles de tonalité, de rythmes minimalistes au sein d’une méditation en action  sur l’espace et le temps. Elle joue aussi sur le mouvement qui de manière ténue et habile déplace les points et les lignes. Tout se place donc sur le jeu antinomique de la liberté et de la rigueur, de la surface et de la profondeur.

 

 

 

PierreBloch1_1_01.jpgL’artiste donne à voir le dessin le plus simple dans l’espace. Elle tend parfois une ligne à quelques centimètres du mur dans un écart. Celui-ci  creuse  l’intervalle entre deux parallèles : sa tension horizontale reste le plus souvent mise en évidence. Toutefois la « ligne » tendue s’agrémente d’infimes arabesques, boules, mailles, nœuds qui tracent une sorte de langage abstrait et le plus invisible possible. Un tel tracé ne se prend pas pour  ersatz ou leurre d’écriture. Il se veut avant tout un état minimaliste des lieux de la représentation.

 

 

 

Dès lors Pierrette Bloch pourrait faire sienne la phrase de Beckett "Tout ce que j'ai pu savoir je l'ai montré. Ce n'est pas beaucoup mais ça me suffit et largement. Je dirais même que je me serais contenté de moins". Elle cherche donc une forme paradoxale de perfection afin de proposer des images qui foudroient tout clinquant. Elle se situe en-deçà ou au-delà des principes les plus habituels de l'Imaginaire. Un mince filet blanc sur le noir suffit à « désimager » le superflu. Rien ne se révèle sinon une absence, un inconnu, un inconnu à entendre au neutre, qui n'a donc strictement rien à voir avec un deus incognitus, avec la possibilité d'un Dieu même lointain.

 

 

 

Pierrette Bloch prouve qu’elle appartient à ces créateurs du déchirement qui portent le vide au milieu des choses. Elle tire du lieu où l'image s'efface un exhaussement comme si des profondeurs lointaines du je perdu, informulée, informulable naissait non un monde mais son vide qui se voit. Dans la blessure ouverte par l'impossibilité ou presque d'images l’Imaginaire  de  Pierrette Bloch ouvre donc une vision "en négatif" où dit-elle « j’ai cru trouvé un fil, j’ai trouvé des mémoires »  toujours riches en contradictions, capable de suggérer l'incertitude de l'être dans une immense nuit blanche où l’insomniaque rêveuse veille  et contemple le désastre lié à la disparition de l'image jusqu'à ce point extrême de visibilité. 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

15:36 Publié dans France, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (3)

04/10/2013

Le land-art à l'envers d'Heidi Bucher

Heidi_Bucher 1.jpgHeidi Bucher, Centre Culturel Suisse, Paris, du 13 septembre au 8 décembre 2013.

 

 

 

Pour Heidi Bucher l'arrachement à la terre matricielle (Suisse Alémanique) demeura  impossible. Elle reviendra  toujours sur le sacrifice imposé, sur la blessure qui la plongent dans un sentiment de solitude et de culpabilité au sein des lieux premiers. Ses créations donnent une dimension mythique à toutes les cérémonies sacrificielles - plus que pures performances - qu’elle proposa. De tels rituels répondent aussi par la violence à la violence. Vestiges, traces, stigmates sautent à la tête et assaillent. Le langage plastique concentre une énergie puissante. Né de la perte des repères il n’ouvre qu’à  l'insaisissable. L’œuvre en sublime la rage.

 

Le travail de l’artiste débute dès la fin des années 40 à Zurich où elle est illustratrice pour « Tages-Anzeiger ». Quelques années plus tard elle expose en Suisse dessins et collages puis s’installe à Los Angeles où elle découvre le Land-Art. Elle produit alors avec Carl Bucher (son époux), des sculptures-vêtements en mousse futuriste  (Body Shells) scénarisés dans ses performances. Mais de retour à  Zurich en 1974 elle développe ce qui va devenir sa marque de fabrique.  D’une part elle crée ses « embaumement » de vêtements et objets et surtout le moulage d’espaces architecturaux intérieurs ou extérieurs sous des couches de latex. Par exemple à Winterthur (lieu de sa naissance) elle propose « Herrenzimmer »  un emballage de la villa familiale.  En recouvrant les panneaux de bois muraux et le parquet de latex elle le laisse sécher avant d’en « peler » (disait-elle) la peau formée à la surface et la teinter de pigments irisés.

 

Heidi 2.jpgHeidi Bucher a su par cette double approche comprimer ses traumatismes nombreux sans pour autant faire de son œuvre des purs symboles de ses douleurs. Le chaos reste toujours proche mais l’artiste, par ses rapprochements de matières souples et élastiques  crée un certain ordre. Par effet de surface des profondeurs émouvantes surgissent. Jouant du dense et de l’aéré, du compact et du disséminé, l’œuvre est empreinte de gravité  solennelle plus suggérée plus que célébrée ostensiblement.  Avec Heidi Bucher l’art perd donc ses frontières classiques. Il se déploie soudain dans l’espace en jouant de l’aérien comme du lourd et se libère des contraintes.

 

Sous les apparents brouillages et frottements des murs et des planchers comme des façades et selon divers supports la créatrice propose une œuvre  cohérente où la rigueur jouxte un baroque particulier car dégagé de tout effet de décoration. Les scénographies liquides et dures dressent sous un ciel magnanime les fleurs de l'Apocalypse de l’artiste.

 

Jean-Paul Gavard-Perret