gruyeresuisse

16/12/2013

Yves Brunier et la nouvelle poétique urbaniste

 

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De son visage natal (Neuvecelle à côté d’Evian) Yves Brunier ne se lassait jamais de contempler la côte vaudoise. Elastique en fonction du temps elle fut pendant vingt ans son paysage premier auquel ses dessins de jeunesse rendent hommage. Très vite il traverse de lac et fréquente des artistes et urbanistes suisses. Il regrette que les nouvelles constructions de Lausanne ou de Genève des années 80 - en dehors des espaces traditionnellement réservés - oublient la présence de jardins dont les possibilités restent considérées de manière anecdotique.

 

Elève de l’Ecole Supérieur du Paysage de Versailles dont il sort major, Yves Brunier va profondément faire évoluer le paysage en quelques années et en dépit de sa disparition prématurée. Ses projets auprès des plus grands architectes (Rem Koolhass et Jean Nouvel entre autres)  transforment la conception du jardin par divers choix esthétiques. Entre autres la  pénétration de l’espace vert dans l’espace  « de rue », l’expérimentation d’essences et de couleurs méprisées par les paysagistes en passant par  la conception des maquettes qui par elles-mêmes acquièrent une indéniable et humoristique poésie créatrice.

 

L’architecte ne se contente pas d’apporter une note de fraîcheur au sein du paysage :  le jardin n'est plus un espace prélevé sur l'espace urbain, une "pose" en sa clôture et en ce qui jusque là était considéré comme une dérivation. IL est intégré aux grands axes de la cité et souligne la continuité urbaine. Rem Koolhass a d'ailleurs d'emblée compris l'importance du paysagiste en l’intégrant à son Office Metropolitan Architecture (OMA) pour divers projets dont le musée de Rotterdam.

 

A l'aide de ces principes de "surlignage" du "poumon vert" dans la cité comme dans ses   maquettes (inspirées par l’arte povvera quant au choix des matières : fragments d’éponge, sucreries réappropriées dans une fonction esthétique) Yves Brunier devient géomètre et coloriste. Il n’hésite pas à transférer - du jardin potager vers le jardin dit d’agrément - des légumineuses. Il utilise par exemple le  potiron pour ses qualités de plante grimpante et pour sa couleur.

 

Loin d’être considéré comme un "arrêt sur image" de l'urbain le jardin devient la réactivation de son flux loin de l'écoulement convenu. L'espace vert n’est plus envisagé comme un espace serein et désœuvré où l’on vient gouter une certaine douceur. Contrairement à la pluie après la canicule il sort du statut de havre de fraîcheur et de parenthèse enchantée. Le jardin s’entiche de la ville comme la seconde s’entiche du premier.

 

Les deux restent sous la même lampe fraternelle. Sortant le jardin publique d’un élément de soustraction où viendrait s'annihiler les rumeurs de la ville, avec Jean Nouvel à Tours, Yves Brunier fait plonger un immeuble urbain non sur la rue mais en un basculement intempestif et considéré par beaucoup comme iconoclaste.  Rues, immeubles, miroirs verts chahutent les organisations admises tout en répondant à la facilitation de la vie du citadin. Le jardin de la gare de Tours en reste l'exemple parfait. Il sort le lieu de son côté sordide (parking sans grâce et mal famé) en renvoyant le stationnement dans des sous-sols. Brunier les "ouvrent". Une immense verrière animée par un jet d’eau qui sonorise l’ensemble donne au silo du parking un volume particulier à dimension presque mystique.

 

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Plutôt que de faire appel aux technologies dans lesquelles beaucoup de paysagistes s'engouffraient par facilité, Yves Brunier a préféré la puissance d’une imagination en acte. Elle est  fondée sur une approche "manuelle" capable d’échapper à la "virtualisation" dont le paysagiste anticipait les risques. Il fallait - disait-il -  "aller à rebours des techniques virtuelles" afin d’anticiper un espace et un temps qui risquaient (et qui risquent de plus en plus) de disparaître sous des miroirs fallacieux capables de produire plus des images arrêtées que des images en mouvements

 

Une telle conception du jardin urbain permet au regard de ricocher aux rythmes de divers échos visuels : du tremblement des arbres animés par le vent à la  fragmentation kaléidoscopique des essences. Le tout en une vision induite par la prise en compte des enjeux fondateurs non seulement du regard mais de la vie urbaine. Contre une approche divisionniste de la ville Yves Brunier a donc embrassé son contexte loin de l’anecdote décorative. Il a mêlé simplification des formes et sinuosité des lignes afin de créer une synthèse nouvelle dont les échos demeurent perceptibles.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

12/12/2013

Les sauf-conduits de Baptiste

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Baptiste, « De Septem Orbis Miraculis » (Sur les traces des sept merveilles du monde), Galerie LigneTreize, Carouge, Genève décembre 2013. Rencontre avec l’artiste le 14 décembre à la galerie.

 

Baptiste vient de Bordeaux. Cette ville portuaire et gréco-romaine n’a pas été pour rien dans l’imaginaire et la création du plasticien, véritable poète et chercheur. Il oriente son travail sur la mémoire, le sens des traces. Afin de les recueillir il quitte son atelier (où il  reviendra les agencer) pour retrouver les lieux premiers de la civilisation occidentale : Rome, Naples, Syracuse, Athènes, les îles de la mer Egée. Il rejoint parfois les Antilles dont pendant longtemps Bordeaux fut la tête de pont - beaucoup d’Antillais voient en Bordeaux leur seconde patrie. In situ Baptiste note impressions et pensées et surtout pratique des relevés de traces sur les murs comme dans les bouches d’égout, fait des  empreintes au crayon gras, fouille la terre. L’artiste est un  archéologue qu’on qualifiera d’intempestif comparable à un autre artiste de la galerie : le Lausannois Marcel Miracle. Le langage qu’en extrait le plasticien peut sembler confus, polysémique. Il l’est effectivement. Toutefois Baptiste en isole chacun des éléments afin que le presque rien retrouve un sens poétique  que l’artiste a soin de ne pas flécher.

 

Ne cherchant ni l’exotisme ou le trésor « chosifié » le créateur aborde surtout la question du temps. Le temps l’appelle du fond de son passé et en retour il le « légende » par ses mises en scènes minimalistes des traces les plus pauvres. D’une marche du temps à une autre, d’une merveille à une autre il remonte et descend l’espace, passe par ses voutes basses, retrouve des proximités là où pourtant la distance semble insurmontable. Mais Baptiste n’éprouve jamais la détresse de l’éloignement. Il s’approche de ce qui ayant déjà eu lieu ne serait pas prêt de revenir sans ce qu’il en exhume et préserve. Bref du lointain qui résiste il ne passe jamais outre. Les restes sont le contraire de fardeaux. L’artiste les donne à voir selon des processus comparables à une Colette Deblé lorsqu’elle allait chercher dans les fresques antiques des éléments susceptible de comprendre le féminin du monde.

 

Le Bordelais sait que même si le temps n’est pas tournant et ne revient jamais il ne s’éloigne pas pour autant. Au contraire il demeure à la condition qu’un créateur se le réapproprie. De plus avec lui le mouvement de reprise s’accomplit pour le futur en refusant de paralyser l’empreinte en un culte du passé. C’est pourquoi le poète plasticien force les traits, fait remonter les traces. Ce qui restait improbable retrouve un possible. Ce qui sort de la terre fait dialogue avec le ciel. L’impression plastique oblige - en lieu et place d’un pas en arrière - un pas au-delà. Elle récuse l’injonction du néant et la mythification basique du lieu : ce qui dans les deux cas cautionnerait un éternel oubli. En résumé, la trace et l’empreinte   par leurs reprises permettent que le temps demeure et soit sauf.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

 

06/12/2013

Mariette : poupées, momies et autres mères vierges

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Mariette ne cesse de montrer ce qui  laisse sans voix. Ou plutôt non : ce qui provoque  un effet d’abîme.  « Ce ne peut être que la fin du monde en avançant » aurait pu dire Rimbaud à propos d'une telle approche
. Chaque œuvre rappelle  que la vie tue mais que c’est un don. Comme les images elles-mêmes.  C’est pourquoi certains monothéismes les craignent.  Car donner, vraiment donner, est difficile.

 

 

 

Les corps sans corps de Mariette possèdent une forme ésotérique, aussi « repoussante » que fascinante. Un habit sur-mesure crée un nid qui n’est pas un linceul. Le tout crée dans le noir le début du jour plus que celui de la nuit.  Ce qui n’enlève donc rien la question : que faire avec un corps ? Car voici le corps. Mais à ce point que peut-il faire, que peut-il donner ?

 

 

 

Donner  un nom à de tels corps est difficile. Chacun est ouvert donc reste inachevé. Il marche en lui-même. Il n’est pas seul en lui. Des fantômes reviennent le hanter  Les morts habitent les vivants L’inverse est vrai aussi. Pour qu’ils persistent dans le cosmos à  travers l’étoffe liturgique de toutes les lumières gothiques que Mariette invente.

 

 

 

Ses  momies bâtissent un mystère. Leurs toilettes élargissent leur  secret. Et dans leurs creux elles débordent la force de vivre contre le peu qu’elle est.  Le corps est secoué jusqu’au dernier frisson. D’autres corps sont crucifiés. Mais pour éviter leur chute. Hors de la vie ou hors du corps.  Dans tous les cas pas loin de son esprit.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


L'auteur se permet dans cette chronique une incartade pas très loin de la frontière. Les œuvres de l'artiste sont visibles sur le site : "La Maison de Mariette".

 

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