gruyeresuisse

04/05/2014

Les bords de l’eau de Marcel Miracle

 


Miracle.png"Collages et dessins », Marcel Miracle, jusqu’au 7 juin 2014, galerie Le Soixante-Neuf, 69, rue Mandron Bordeaux.

 

 

 

Avec une merveilleuse souplesse Marcel Miracle exploite toute sorte d’évènements affectifs ou sociaux afin de provoquer des dépaysements particuliers. Ils troublent la cervelle. Et face aux fomenteurs de désespoir il provoque des moments de grâce ludique. Dans sa quête incessante de spiritualité il a sans doute connu une période tibétaine et on l’imagine vêtu d’une robe rouge (de moine et non de travesti) restant des heures immobiles en position de lotus avant de boire un thé salé au beurre de yack rance. Mais à Lausanne il est difficile de trouver des yacks. Toutefois  - connaissant l’auteur – il ne désespère pas d’en trouver au bord du Léman voire au bord de la Garonne où il expose aujourd’hui.

 

 

 

 D’autant que l’empirisme de l’artiste est à toute épreuve. Il s’en tient à sa mémoire, à ses rencontres, à ses rêves. Toute une dynamique ne cesse de donner un nouveau sens aux mots et aux images. De la Suisse à la Tunisie aujourd’hui comme à travers tout le monde hier il postule l’impensable avec un seul et grand espoir : que tout soit encore possible pour l’être et l’univers.  De chaque « pierre » il invente son église, une d’une clé une danse. La force de gravité fait salon dès que l’esprit de Marcel « s’égare ». Rameur de bateau ivre sur le Léman cela rend son âme humaine apte à l’esprit divin comme – mais modérément – à celui de la dive bouteille de Fendant ou d’un Château-Margot sans sa faucille. Son oeuvre se « réduit » à une fonction « comique ». Ses soucis, ses cafards l’artiste les cache de manière clownesque. Elle donne à son œuvre une profondeur qui fait tant défaut à des œuvres réputées sérieuse.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

20:47 Publié dans France, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

24/04/2014

Drone sweet drone : Adrien Missika et les suspects à l’existence

 

Missika 2.jpgAdrien Missika,  « Amexican », Centre Culturel Suisse, Paris, avril-mai 2014.

 

« Amexica » est un projet inédit d’Adrien Missika ancien élève de l’ECAL de Lausanne où il a beaucoup appris. Issu d’un  séjour le long de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis il a surtout utilisé un drone pour filmer plusieurs sites naturels et urbains entre Ciudad Juarez et Tijuana. Dès lors le  théâtre d’une violence lié à la pauvreté et à divers trafics et la nature impressionnante  se conjoignent laissant un seul portrait  impressionniste.

 

Missika 3.jpgComme le drone le regard dérive dans une contemplation qui tient autant du panoramique que de petits bouts d’indices. S’y  ressentent les résines et les terres qui trouent la vision à travers un presque désert où ne monte (vu de si haut) aucun bruit. S’imagine la chaleur intense dans les grandes flaques de solitude. Les lignes dessinent l'espace à l'épreuve du temps.  Ce qui compte ce sont ces bouts de chemins d’errance, d’espoir ou de désespérance dans la lumière intense. Adrien Missika s’y fait poète visuel des chemins de terre et des autoroutes. Et lorsque l'horizon pâlit on imagine  le dernier cri du jour d'un oiseau de proie parmi les ombres appesanties. La sensation de vertige d’une pure émergence est prenante. L’artiste passe d’un chaos à un ordre  où ce qui ne vaut rien se transforme en fantasmagorie. Elle n’a pas de prix.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/04/2014

Jean-Claude Bélegou et le sexe des anges

 

bélégou.jpgMettant en exergue à sa série une pensée de Pascal au sujet de l’homme - « S’il s’abaisse, je le vante et le contredis toujours jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible »  - Jean-Claude Bélégou rappelle qu’il n’est pas un humaniste. Et le photographe de préciser « L’homme n’est en soi en rien vénérable, il est ce monstre hybride de corps et d’esprit ; de chair, de pulsion et de raison ; toujours entre deux sièges, toujours finalement au service du pire : de la jouissance des instincts ». C’est là une introduction paradoxale à une série de photographie où le corps de jeunes filles est saisi dans une intimité pimentée parfois de plaisir solitaire.

 

Si Bélégou prend soin de corseter sa série par un tel discours ce n’est pas par souci de moral mais d’objectivité. Il rappelle que le moteur humain est alimenté par un seule combustible : l’égo et la satisfaction de sa jouissance : pouvoir, gloire, renommée, sexualité. Tout le reste n’est qu’épiphénomènes faits pour masquer la violence de l’avidité des passions qui restent plus au service de la perversion que de l’élévation. La meilleure expression de l’image humaine est donc le diable.  « Nature contre-nature, hiatus dans le monde vivant, l’homme est la monstruosité accomplie » ajoute Bélégou. Il pensa longtemps qu’au milieu de  ce sinistre tableau les femmes étaient non seulement l’avenir de l’homme mais l’incarnation des anges victimes du bourreau machiste. Il a donc a cru  le bonheur  possible en se tenant aux marges du monde (l’achat d’un presbytère n’y fut pas pour rien), dans le secret de l’intime. Mais il ne put que constater l’incapacité à d’aimer autant qu’à être aimé. Ne rien demander, attendre, refuser, laisser l’autre en-dehors de soi bref tout ce qui requiert l’amour est antinomique au désir qui se mêle à lui et lui donne son énergie.

 

Bélégou bon.jpg

 

L’amour n’est donc absolu que  s’il débouche sur la mort ou n’est pas partagé : en dehors de ces exceptions il se dégrade de manière inéluctable. Parce qu’il est humain, il ne fait pas le poids face au temps. Incapable d’absolu, rattrapé par la bête l’être a donc inventé les anges et ce qui leur donne une forme : l’art. Chez Bélégou il reste la photographie des « terribles passions humaines ». Elles se fomentent ici sur le sexe des anges - ou celles prises comme telles. On peut juger cela obscène même dans un temps pourtant où tout est permis. L’artiste lui-même hésite parfois à montrer de telles œuvres. Elles gardent  une force majeure  car elles rejettent  la superficialité, osent l’intimité sans ostentation mais sans fausse pudeur.  Il exhibe moins la chose que la choséité. C’est ce que les moralistes ne peuvent pas supporter. Que l’image propose une distraction : soit ! Mais quelle devienne une enquête filée, qu’elle déshabille la réalité ils ne peuvent l'accepter et préfèrent les figures abstraites et leur songerie évanescente (mais parfois bien creuse).

 

Parallèlement à la série  « Déjeuner sur l'herbe »,  « Le sexe des anges » offre d’autres odalisques. Saisies  au plus près de la chair -  dans une approche directe du corps mais soucieuse de la lumière, de l'espace, de la couleur – elles n’échappent pas à la règle  commune.  Elles sont identiques à celui qui les photographie et celles et ceux qui les regardent : des monstres hybrides, de peau, de chair, d’os, de quelques grammes d’âme au service du pire : de la jouissance de l’espèce dont chaque égo se veut parangon et modèle.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Voir  le site de l’artiste www.belegou.org. La série Le Sexe des anges fut créée au Château d'Eau, à Toulouse, en juillet 2009. Tirages jet d'encre pigmentaire 60 x 60 cm réalisés par l'artiste d'après originaux argentiques numérisés