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24/04/2014

Drone sweet drone : Adrien Missika et les suspects à l’existence

 

Missika 2.jpgAdrien Missika,  « Amexican », Centre Culturel Suisse, Paris, avril-mai 2014.

 

« Amexica » est un projet inédit d’Adrien Missika ancien élève de l’ECAL de Lausanne où il a beaucoup appris. Issu d’un  séjour le long de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis il a surtout utilisé un drone pour filmer plusieurs sites naturels et urbains entre Ciudad Juarez et Tijuana. Dès lors le  théâtre d’une violence lié à la pauvreté et à divers trafics et la nature impressionnante  se conjoignent laissant un seul portrait  impressionniste.

 

Missika 3.jpgComme le drone le regard dérive dans une contemplation qui tient autant du panoramique que de petits bouts d’indices. S’y  ressentent les résines et les terres qui trouent la vision à travers un presque désert où ne monte (vu de si haut) aucun bruit. S’imagine la chaleur intense dans les grandes flaques de solitude. Les lignes dessinent l'espace à l'épreuve du temps.  Ce qui compte ce sont ces bouts de chemins d’errance, d’espoir ou de désespérance dans la lumière intense. Adrien Missika s’y fait poète visuel des chemins de terre et des autoroutes. Et lorsque l'horizon pâlit on imagine  le dernier cri du jour d'un oiseau de proie parmi les ombres appesanties. La sensation de vertige d’une pure émergence est prenante. L’artiste passe d’un chaos à un ordre  où ce qui ne vaut rien se transforme en fantasmagorie. Elle n’a pas de prix.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/04/2014

Jean-Claude Bélegou et le sexe des anges

 

bélégou.jpgMettant en exergue à sa série une pensée de Pascal au sujet de l’homme - « S’il s’abaisse, je le vante et le contredis toujours jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible »  - Jean-Claude Bélégou rappelle qu’il n’est pas un humaniste. Et le photographe de préciser « L’homme n’est en soi en rien vénérable, il est ce monstre hybride de corps et d’esprit ; de chair, de pulsion et de raison ; toujours entre deux sièges, toujours finalement au service du pire : de la jouissance des instincts ». C’est là une introduction paradoxale à une série de photographie où le corps de jeunes filles est saisi dans une intimité pimentée parfois de plaisir solitaire.

 

Si Bélégou prend soin de corseter sa série par un tel discours ce n’est pas par souci de moral mais d’objectivité. Il rappelle que le moteur humain est alimenté par un seule combustible : l’égo et la satisfaction de sa jouissance : pouvoir, gloire, renommée, sexualité. Tout le reste n’est qu’épiphénomènes faits pour masquer la violence de l’avidité des passions qui restent plus au service de la perversion que de l’élévation. La meilleure expression de l’image humaine est donc le diable.  « Nature contre-nature, hiatus dans le monde vivant, l’homme est la monstruosité accomplie » ajoute Bélégou. Il pensa longtemps qu’au milieu de  ce sinistre tableau les femmes étaient non seulement l’avenir de l’homme mais l’incarnation des anges victimes du bourreau machiste. Il a donc a cru  le bonheur  possible en se tenant aux marges du monde (l’achat d’un presbytère n’y fut pas pour rien), dans le secret de l’intime. Mais il ne put que constater l’incapacité à d’aimer autant qu’à être aimé. Ne rien demander, attendre, refuser, laisser l’autre en-dehors de soi bref tout ce qui requiert l’amour est antinomique au désir qui se mêle à lui et lui donne son énergie.

 

Bélégou bon.jpg

 

L’amour n’est donc absolu que  s’il débouche sur la mort ou n’est pas partagé : en dehors de ces exceptions il se dégrade de manière inéluctable. Parce qu’il est humain, il ne fait pas le poids face au temps. Incapable d’absolu, rattrapé par la bête l’être a donc inventé les anges et ce qui leur donne une forme : l’art. Chez Bélégou il reste la photographie des « terribles passions humaines ». Elles se fomentent ici sur le sexe des anges - ou celles prises comme telles. On peut juger cela obscène même dans un temps pourtant où tout est permis. L’artiste lui-même hésite parfois à montrer de telles œuvres. Elles gardent  une force majeure  car elles rejettent  la superficialité, osent l’intimité sans ostentation mais sans fausse pudeur.  Il exhibe moins la chose que la choséité. C’est ce que les moralistes ne peuvent pas supporter. Que l’image propose une distraction : soit ! Mais quelle devienne une enquête filée, qu’elle déshabille la réalité ils ne peuvent l'accepter et préfèrent les figures abstraites et leur songerie évanescente (mais parfois bien creuse).

 

Parallèlement à la série  « Déjeuner sur l'herbe »,  « Le sexe des anges » offre d’autres odalisques. Saisies  au plus près de la chair -  dans une approche directe du corps mais soucieuse de la lumière, de l'espace, de la couleur – elles n’échappent pas à la règle  commune.  Elles sont identiques à celui qui les photographie et celles et ceux qui les regardent : des monstres hybrides, de peau, de chair, d’os, de quelques grammes d’âme au service du pire : de la jouissance de l’espèce dont chaque égo se veut parangon et modèle.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Voir  le site de l’artiste www.belegou.org. La série Le Sexe des anges fut créée au Château d'Eau, à Toulouse, en juillet 2009. Tirages jet d'encre pigmentaire 60 x 60 cm réalisés par l'artiste d'après originaux argentiques numérisés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

28/03/2014

« Blanc Bonnard et Bonnard blanc » - Didier Rittener

 

 

 

 

 

Rittener.jpg« Le syndrome de Bonnard », Mamco Genève, Le Bureau, Villa du Parc, Annemasse. 5 avril-31 mai 2014.

 

NB : 16 avril à 18h30 : conversation entre Christian Bernard, directeur du Mamco et Garance Chabert, directrice de la Villa du Parc.

 

 

 

Une légende accrédite de fait (supposé ou non) que  Bonnard à la fin de sa vie ait tenté de repeindre « en douce » certains détails de ses toiles. Il aurait été interpelé par un gardien du Musée du Luxembourg alors qu’il retouchait le vert d’une feuille d’arbre d’une de ses premières toiles. L’anecdote vraie ou fausse permet de mettre en opposition deus logiques : celle d’une institution propriétaire d’une œuvre et qui en garantit l’intégrité,  de l’autre de droit « moral » ou esthétique d’un créateur soucieux d’offrir au public ce qu’il estime une plus-value qualitative à son œuvre modifiée. Bonnard n’est pas le seul dans ce cas : certains artistes ont été taxés de vandalisme en voulant retoucher leurs œuvres. Ils furent même parfois trainés en justice. Il y a là à cette confrontation aucune réponse satisfaisante.  Partant de cette dichotomie « Le Bureau » (Villa du Parc)   a invité  sept artistes dont le Mamco conserve une œuvre (Francis Baudevin, Nina Childress, Jean-Luc Blanc, Vincent Kohler, Renée Levi, Didier Rittener, Claude Rutault) à proposer une nouvelle version sans néanmoins entamer l’intégrité matérielle de la pièce originale.  L'exposition met en avant l’impermanence d’une œuvre d’art. On s’en doutait d’ailleurs. Mais elle permet surtout de voir comment une œuvre peut évoluer dans le temps. Ce qui n’est a priori pas forcément original : de nombreux artistes utilisent systématiquement l’effet de reprises.

 

 

 

Dans cette proposition l’artiste qui offre le plus d’intérêt est le lausannois Didier Rittener. Il se dit lui-même, « un manipulateur d’images, qui combine une démarche conceptuelle, un travail instinctif et une attitude héritée du surréalisme ». Pratiquant le dessin selon un procédé particulier et à partir d’un matériau visuel existant le questionnement engagé par le « syndrome Bonnard » était fait pour lui.  L’artiste a par exemple créé deux dessins en fresque (numérotés 394 et 399)  à partir du « Naufrage » de Turner et  du « Radeau de la Méduse » de Géricault. Le calque lui permet de réaliser bien des transferts qu’il retravaille à l’ordinateur et qu’il imprime sur divers supports.  L’œuvre « indexée»  à partir d’un original permet des métamorphoses qui font oublier celui-ci. Il en va de même pour l’œuvre revisitée en un auto-référencement pour le Bureau. Elle  échappe à son modèle afin de voler de ses propres ailes. Didier Rittener prouve donc  (s’il en était besoin)  qu’entre une œuvre de départ et sa reprise et son déplacement il n’est plus question de blanc Bonnard blanc et  Bonnard blanc.

 

Jean-Paul Gavard-Perret