gruyeresuisse

09/11/2014

Proche de la frontière : Françoise Pétrovitch et le silence des agneaux

 

 


 

Pétrovitch.jpgMusée des Beaux-Arts de Chambéry, 7 novembre 2014, 9 février 2015.

 

 

 

Visages glacés, cachés, tournés vers l’intérieur. Variations entre alerte et énigme. Sous la jeunesse des jupes-chalet les joyaux d'iris restent lointains à tout désir.  Tout semble aller vers l'ombre en cherchant l'issue. Reste une galerie de fillettes égarées, perdues, à la recherche d’une identité parmi les friches des murs granulés à la tyrolienne. En conséquence, de l’œuvre de Françoise Pétrovitch se dégage une nostalgie étrange. Celle d’une  plaie béante ou d’un retour vers ce qui n’est pas forcément les « verts paradis » chantés par Baudelaire. Dans le froissement modulé d’une jupe d’innocence  comme dans des reliques de jeux disparus les fillettes créées par l’artiste sont des tulipes dont la tête tombe. Alors comment témoigner de ce qui est  maintenant ? De ce qui leur est advenu ? L’artiste ne le montre pas encore. Demeure le temps des interrogations. Comme si l’enfance faisait déjà corps ravagé et glorieux, travaillé par la recherche de son identité. L’artiste rappelle combien en chacun de nous il y a quelqu'un qui ne fait rien que se défaire dans l'adorable chiendent des traces tandis que tout voudrait se mette à bouger comme un chat qui tourne en rond dans sa maison quêtant une caresse.

 

 

 

pETROVIRC.jpgRien n'oblige si c’est ce mouvement. L'aveu échappe. Nous sommes dans ce passé  que les peintures tentent de combler. Le corps reste  tel qu’il a toujours été : au bord du langage, du gouffre, de l'ombre et dans l’impuissance de se penser. Il y va d'une d’une dérobade discrètement fascinante au moment de la plus grande retenue. L'innommé invisible fait surface. Reste l’absence de la présence comme essence même de la matière à être. Faille et présence. L’artiste rapproche du temps où tout semblait encore endormi mais lourd. Plutôt que de se tourner vers le couchant Françoise Pétrovitch ramène à l’aube, à l’extrémité de l’ombre de la nuit et ses ombres portées.  L’aurore n’est pas sans douleur : celle de ne pas être, de n’avoir pas encore été. Mais rien n’en sera dit. Tout demeure esquissé en un « théâtre » où le silence est représenté. L’enfant tente d’allumer un feu dans sa tête en sachant la cendre qu’il finira par laisser.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

06/11/2014

Miriam Cahn et la lumière des êtres-cendres

 

 

 

Cahn.jpgMiriam Cahn, Corporel/Körperlich. Centre culturel suisse,  38, rue des Francs-Bourgeois, 73003 Paris, jusqu’au 14 décembre. « Miriam Cahn – 1979-2005-2010 » Fac-similé d'un carnet de dessins grand format réalisé sur une trentaine d'années par l'artiste suisse, dans un luxueux coffret cartonné

 

 

 

Jetant sur le papier ou sur la toile son corps et de ses émotions, Miriam Cahn donne à l’être toute sa puissance. Figurant la femme dans son intégrité, devant des paysages ou des propositions architectures elle y paraît néanmoins fragile, désemparée. D’où le double mouvement qui habite l’œuvre dans sa force de vie mais aussi l’  « empêchement » que celle-ci subit. Surgit de son œuvre telle qu’elle est présentée à Paris un labyrinthe optique programmé comme tel par l’artiste suisse.  Les murs et les vitrines  sont surchargés de propositions où se mixent divers  supports, médiums, sujets, silhouettes  et volumes. L’œil passe d’espace apaisant (cheval rose, paysage de montagne vu en plongée) à des espaces de violence comme dans la salle où sont confinés distordues treize gisants à la bouche ouverte ­entre le sommeil et la mort ou encore dans celle où cinq personnages fantomatiques ont les mains en comme soumis à une menace invisible.

 

Cahn 2.jpgDans une telle œuvre les frontières du temps restent plus poreuses  que les cactus affrontant le désert. L’artiste travaille afin que les sources de vie ne s’enfuient pour toujours en un rire sardonique. Elle rameute de manière allusive celles et ceux qui dans la nuit de l’Histoire ne purent s’éclairer que de leurs larmes. La plasticienne agit  en un seul but : jamais le silence des témoins ne peut faire que le spectre solaire tombe dans le noir. Chacune de ses silhouettes est à ce titre une colonne vive afin que l’obscur se change en palette d’existence. Il y  là à la fois rien et tout ce que l’artiste a rêvé et que sa  mémoire espère.  Les cendres demeureront moins traces qu’annonces là où soleil disparut dans la forêt des os. D’une œuvre à l’autre la liberté avance. Sur un ciel immobile quelqu’un fuit dans le couchant. Les montagnes tiennent. L’idiot les croît transparente. Il ne les respecte pas. Mais à l’inverse avec Miriam Cahn l’appel vital ne se ferme pas.  L’oeuvre se crée à partir des sources noires  mais progresse afin que les êtres-cendres ne marchent plus sur la poussière des êtres. Chercher l’origine oblige à reculer mais force à avancer.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/10/2014

Gregory Sugnaux : d’entre les lignes

 

 

 

 Sugnaux 2.jpgGregory Sugnaux, Y.I.A. (Young International Artists), Art Fair; Paris, octobre 2014, Galerie Christopher Gerber, Lausanne.

 

 

 

L’œuvre de Gregory Sugnaux propose une méditation sans limite par des effets de lignes et de formes. Les mouvements créent dans le « dur » une perte de repère. Dégagée de toute anecdote ce travail devient une expérience visuelle mais aussi existentielle. Une pensée "claire" remonte des tréfonds de l’inconscient par une série de manifestations abstraites où se précisent les images de notre incertitude. Sugnaux rappelle que c'est une inconséquence et une inconsistance de la raison qui nous pousse à oser proclamer l'existence comparable à une unité. L’œuvre ne propose jamais la confirmation d’un miroir. L’appréhension du "réel" dans la syncope et le spasmodique arrache ici au silence l'innommable qu’il cache. Loin des mélancolies et des nostalgies des ondulations décalent la présence au profit de son soupçon en un envol triomphal. Le sensoriel (qu'il ne faut pas confondre avec l'affect et même si le premier possède des incidences sur le second) est nourri de suites d'empreintes sur la blancheur de neige. Elles sont parfois coupées par des éléments de sculpture où le trop brûlant est métamorphosé en glace. D'où ces remarquables sonates en blanc majeur. Entre torsion, dynamisme et un certain minimalisme l’œuvre oblige à fréquenter les limbes du langage plastique. Il faut se laisser envahir par un flux brisé, un chant cassé où surgissent les échos visuels des "stèles" de Sugnaux. En surgissent des treillis et des escaliers renversés dans l’espace.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret