gruyeresuisse

23/10/2019

Les lieux de stockage de Ralph Bürgin

Burgin 2.pngLe peintre de Bâle Ralph Bürgin laisse émerger des visages comme écrasés et des silhouettes sans profondeur. Que leur surface soit grande ou petite, chaque fois les toiles semblent trop restreintes pour contenir ce qu'elles montrent comme si la figuration y était enchâssée à l'étroit.

 

 

Burgin 3.pngL'effet d'étouffement est néanmoins rendu respirable par l'allègement des dessins et des couleurs en ce que l'artiste nomme des "endroits de stockage". La suppression de matière trop épaisse rend les portaits comme transparents.

Burgin.pngDans un certain déséquilibre inhérent aux emboîtements dans l'espace de la toile, jaillissent des nus qui restent indifférents au regard, et les regards des portraits restent eux aussi impassibles.

Tout joue de différents types d'écarts en un travail de reprise et d'interrogation sur des thèmes les plus classiques revisités. Le nu, si souvent féminin, est remplacé ici par le masculin. Il existe là autant d'humour que d'angoisse. Sans que l'artiste n'ait à déplier les raisons de ce déplacement du corps et de la peinture.

Jean-Paul Gavard-Perret

Ralph Bürgin, "La place", du 28 octobre au 8 décembre 2019, C.C.S., Paris.

16/10/2019

Emprises - Sylvie Aflalo

Aflalo.jpgDu portrait il ne reste que des traces. Prétendre voir nest qu'une vue de l'espri léger et illusoire. Sylvie Aflalo le refuse et passe d’une situation où tout pourrait se laisser voir à celle où l’art donne au reflet une dimension particulière. Il y a bien sûr dans de telles prises celle qui ajuste ou ajoure les dentelles sur ses modèles, celle qui tire les rideaux, les ficelles. Tout s'emboîte dans un étrange réseau où les femmes paradent en habit d’officiantes. Mais ce que la photographe retient"de" l'évènement acquiert la tension de l'abattement suggéré.

Le corps s'offre soudain en «sanglots ardents» même en les «verts paradis» de l'enfance traversés de fantômes qui longent les murs d'une chambre. Sylvie Aflalo voudrait qu'ils s'éloignent mais ils demeurent. D'où l'importance de prises qui transforment le réel en noir et blanc dans l'immense métaphore obsédante et multiforme de l'attente, du manque ou de l'abandon. Elle dénote toujours d'un dialogue ininterrompu entre la poésie de l'image et diverses formes d'amour non dans l'instant de la rencontre mais son attente ou son après. Demeure d'un ballet, sa fixité dans un rai minuscule de lumière, un soupir de failles, un appel presque muet d'une fêlure. Avec le désir de mettre un doigt contre cette infime résistance.

Aflalo 2.jpgComme la photographe il faut entrer sur la pointe des pieds dans ses portraits pour affronter leurs fantômes. C'est comme si en place et lieu du visage la photographe à l’aide d’une lampe observait le fond de sa présence pour voir ce qui s'y passe. C'est pourquoi chez Sylvie Aflalo deux opérations ont donc lieu en même temps : concentration mais aussi ouverture du champ. Le regard s'apprend alors que l'œil butinant et virevoltant manque du poids de la mélancolie car il se contente de passer d'un reflet à l'autre. La photographe redonne à l'oeil ce pouvoir de rappel et de regard.

 

 

 

Aflalo 3.jpgL'œuvre garde une vocation fabuleuse. Faire reculer le chant des certitudes. Le visage devient ce que Catherine Millot nomme « un point trou». A savoir une expérience du retournement du portrait. Dans l’obscurité ouatée la lumière s’enchevêtre, rampe. Manière pour Sylvie Aflalo de jeter une lumière crue sur ce que cache nos histoires. Elle le rappellent en nous posant la question : "vous savez vous, ce qu'il en est de l'amour ?" Dans l'attente de réponse Sylvie Aflalo opte pour aunnon-vouloir, au non pouvoir qui ne s'acquiert que par un lente et long travail de savoir et de préparation. C'est comme pour les mystiques : une façon de subir l'inintelligible ou plutôt l'innommable.

Jean-Paul Gavard-Perret

Voir le site de l'artiste.

14/10/2019

Clément Rosset : bio mais pas trop

Rosset.jpgClément Rosset a voulu publier à titre posthume ce recueil de récits «intimes» où sa personnalité n'est pas vraiment et volontairement mise en valeur. Au tout à l'égo il préfère souligner quelques-unes de ses manies ou de celles de ses proches en fidélité à son humour philosophique. Cette expression hors modèle se déroule sous la fausse apparence que pour bien écrire il suffit de faire preuve de fragilité, patience voire passivité.

Rosset 2.jpgL'auteur donne l'impression que le vent plus que la pensée pousse  ici le ballon de l'écriture. Mais il règne sur lui pour le placer. Plutôt de dire comment il a écrit certains de ses livres, il s'abandonne à un ultime jeu. L'écriture ne tombe jamais dans le trop plein. L'esprit transforme le destin en une extrême liberté. En accord avec la fin de tous, il s'applique à donner de connaître juste ce que nous ne pouvons supporter avec un drôlerie parfois blême mais corrosive toujours.

Jean-Paul Gavard-Perret

Clément Rosset, "Ecrits intimes. Quatre esquisses biographiques suivi de Voir Minorque", Editions de Minuit, Paris, 144 p., 19 E., 2019.