gruyeresuisse

18/04/2015

Jean-Pierre Nadau : suspens et démesure

 

 

 

 

 

Nadau.jpgJean-Pierre Nadau, Galerie du Marché, Lausanne

 

L’œuvre de Jean-Pierre Nadau est exceptionnelle et non sans un grain  de folie. L’artiste dessine de manière compulsive sur des grands formats des sortes de plans de ville (Paris par exemple) ou de pictogrammes complexes et fascinant ou tout un monde s’anime nourri de réminiscences diverses. S’élabore et rayonne le réseau de récurrences progressives (films, lectures diverses) en un univers étrange où se croise par exemple Jean Gabin sur un improbable champ de courses comme des figures d'un S.F. encore ignorée. Moins que les restes d’un chaos demeure par fragments la structure d’un moi et d'un monde plus organisé que défait. Le dessin devient l’exacerbation travaillée avec une précision extrême. Il fait de l’artiste qui vit quasiment caché (pour être heureux ?) en Haute-Savoie un graphiste unique. Par le noir la vie grouille, scintille, animée d’une dynamique interne qui rapproche ce travail de l’Art Brut.

 

 

 

Nadeau 2.jpgJean-Pierre Nadau a traversé le miroir narcissique pour transposer l’expérience possiblement traumatique en création avènementielle rarissime. La mélancolie se mêle à une sorte de science-fiction si bien que l’être n’est pas clôturé  sur son propre chagrin. Le  modelage formel finit par avoir raison du passé et trouve une plénitude que certains pourront trouver paradoxale. Tout devient corporel et mystique et il faut des heures pour déchiffrer des œuvres afin d’en apprécier l’humour et la densité. « Sous » les anecdotes  se découvre une vision picaresque du monde : tel un Don Quichotte sans armure et armé de son stylo Nadeau parcourt  le champ (de course – voir plus haut)  de la vie : la tête chauffe, le corps brûle. Reste le battement de mesure de la seule démesure.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

28/03/2015

Seline Baugmarter à la charnière des temps

 

 

 

Seline.jpgSeline Baugmarter,  « Nothing Else », Installation-vidéos, Centre Culturel Suisse,  Paris. du 17 avril au 25 mai 2015.

 

 

 

Pour « Nothing Else » - installation et projection vidéo -, la Zurichoise Seline Baugmarter installée à New-York collabore avec des danseurs professionnels âgés de 40 à 70 ans (Meg Harper, Jon Kinzel, Vicky Shick, Keith Sabado). Elle analyse de manière pragmatique le fonctionnement de la danse en tant que culte de l’éternelle jeunesse. L’artiste y explore la mémoire du corps et illustre comment le mouvement et le style d’un danseur évoluent avec le temps. Seline 2.jpgAux intuitions de la créatrice se superposent ses connaissances intellectuelles. Si Seline Baugmarter refuse dans son œuvre toute emphase lyrique, l’ascèse crée une magie des formes, un toucher particulier qui s’approchent des corps mais sans les abîmer et pour les soulever. Surgit quelque chose de l’ordre du désir. Il s’engouffre en une sorte d’absolu mais tout en rigueur et non sans froideur. Tout le mystère et la force de l’œuvre tient à cette approche. L’image n’est pas du corps mais naît de lui afin qu’en surgisse  une forme de jeunesse qui n’a rien à voir avec la pur « segmentation » du temps que ce terme suppose. Moins « instantanée » qu’instant d’années la photographie implique soudain  un temps plus long. Elle conjugue passé et présent mais sans forcément illusions d’optique : il ne s’agit pas de faire croire à une « éternelle jeunesse » mais à une forme de liberté.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/02/2015

Poules et poulettes : Leopold Rabus

 

 

 

Rabus 3.jpgLéopold Rabus, Carré Sainte Anne, Montpellier, 27 février - 3 mai 2015

 

 

 

Quoi de plus revigorant que les fesses dodues justes ce qu’il faut  et blanches d'une femme tenant entre ses doigts fripés un canari ? Quoi de plus drôle qu’un aréopage des poules( de toutes espèces) attirées par un rai de lumière dans des granges helvétiques en bois sombre habitées par des moineaux dessinant dans l'air par leur posture improbable ? Rabus une fois de plus s’amuse en une série de rappels et de citations de la peinture classique : celle des scènes champêtres du XVIIIème siècle (La Tour), celle des paysages réalistes (Friedrich, Courbet. Existe aussi des reprises photographiques de la campagne suisse sublimée, des personnages chimériques qui apparaissent en un clair-obscur virtuose.

 

Rabus.jpgL’artiste se situe toujours entre la chair et l’image en un théâtre campagnard avec buffet dinatoire humoristique. Il monte des scènes qui libèrent des bulles de non-sens et soulèvent des questions qu’on n’imaginerait même pas se poser. Le peuple des poules et autre volailles semblent marcher sur les eaux pour revenir à la source d’un improbable Haut Rhône.  Mais qui, désormais,  pourra dire encore que les poules n’ont pas des dents ? Celles de Rabus les ont longues, elles ne lâchent jamais leur prises. Et c’est dans la peau et les plumes de tels oiseaux de nuit (ou pas) que la poésie s’incarne.  Son avenir est dans le crépuscule.

 

Jean-Paul Gavard-Perret