gruyeresuisse

23/04/2016

Cecile Hug : l’image à l’oreille

 

HUG.jpgCécile Hug, « Parterre d’oreilles », Galerie Anne Perré, Rouen, du 12 mais au 30 juin 2016.


Il arrive que l’image se fasse entendre. Cécile Hug lutte pour qu’elle « sonne » par un seul point d’apparition. Il faut qu’il soit visible en multiple déclinaison comme l’artiste l’a déjà proposé pour d’autres lieux du corps. Celui-ci reste d’une certaine manière métaphorique et l’interprétation demeurera multiple. L’image parle le silence : mais qu’est-il au juste ? L’instant peut-être où il y a possibilité de dialogue (écoute) mais aussi où le monologue intérieur (ressassement) s’arrête.


HUG BON 3.jpgDans son installation, son tapis d'oreilles, l'artiste fait de cette partie du corps  le bord du silence. L’image permet de voir une mer blanche et crée une tension qui à la fois la perpétue, la resserre. Avec le désir de bouler dedans. Mais tout en créant un éloignement et une distance ironiques. L’oreille devient éponge et nid. Elle absorbe et digère comme d’autres orifices. Elle affirme la nostalgie du et des sens. Le regardeur est aimanté par son champ. Et sa chimère.


HUG bon 4.jpgL’oreille à elle seule fait lever bien des images. Nous ne sommes que ça : silence, bruissement, amour, sens, écoute. Et la « Bête ». Car lorsqu’il est impossible d’analyser le pourquoi et le comment, cela grouille par une seule image. Dans sa sécheresse elle ouvre là où tout claque et envahit. L’oreille devient le « cercle » riche à la fois de sa fin et de son commencement.


Jean-Paul Gavard-Perret

30/03/2016

Portrait de l’artiste en Scarface : Karoline Schreiber

 

Schreiber.jpg« Karoline Schreiber avec Anders Guggisberg », Centre Culturel Suisse de Paris, Performance, le 1er avril 2016.


Atteint d'un mal étrange Karoline Schreiber brûle de tous les feux du dessin. Elle a un brasier dans ses doigts. Le nourrissant de brindilles ses flammes s’attisent pour des bûchers où les bonnes intentions ou du moins la bonne morale se réduisent à néant. L’artiste dessine tout. Elle l’a prouvé dans le même lieu il y a quelques temps en dessinant des anus…


Schreiber 2.jpgAux saints Karoline Schreiber préfèrent les seins et ceux qui les palpent comme des poulpes. Dans le jardin de sa création les êtres se livrent donc à des passions coupables et cherchent des appuis chez Arrabal et autres irréguliers ou extatiques de l’image. Il n’y a donc rien à faire que de se laisser glisser dans l’enfer pendant que l’artiste le dessine. Mais on peut le définir autant comme « paradis dionysiaque ». Pas question d’en sortir. La parade est permanente dans les zones de non droit de cette Tony Soprano d’un nouveau genre.


Jean-Paul Gavard-Perret

02/02/2016

Les exercices de sagesse efficiente de Rémi Mogenet

 

 

Mogenet 3.jpgRémi Mogenet, "777 aphorismes ésotérismes", Editions Le Tour, Samoëns, 92 pages, 12 E., 2016.

 

Rien de plus périlleux que l'exercice de l'aphorisme. Beaucoup s'y cassent les dents car la forme ramassée implique souvent la seule tentative d'une brillance superfétatoire. Rémi Mogenet évite ce piège car ses aphorismes ne cherchent jamais l'effet pour l'effet. Certes certaines formules sont lapidaires et acérées et se suffisent par leur poésie plénière. Citons par exemple "L'autorité est du domaine de l'air, en tant qu'elle est exercée, mais elle trouve sa légitimité dans le feu, qui lui donne sa lumière" : tout est (bien) dit. Néanmoins l'auteur sait aussi ne pas se limiter à une formule trop resserrée lorsque le propos a besoin d'être nuancé. Pour chaque assertion Mogenet assoit ses affirmations sur une connaissance approfondie de l'histoire et fondée sur diverses traditions culturelles. Le monde moderne y est revisité à leur aune. L'auteur s'y fait penseur radical mais il réduit à néant les philosophes au messianisme médiatique qui ne touillent qu'une pensée molle. Celle de l'auteur ne l'est jamais.

 

Mogenet.jpgExiste dans son livre un souffle. Il donne à l'Occident d'autres prolégomènes que ceux qu'on lui accorde trop souvent. Le seul bémol qu'on peut lui porter ne tient pas à son propos mais (hélas) à son éditeur. Publié dans une maison éloignée du mausolée germanopratin il est sine die occulté. Il souffre donc d'un mal que les éditeurs suisses francophones connaissent d'ailleurs trop bien. Mais qu'importe : sous l'égide de penseurs parfois trop oubliés ou reclus au rang de "réactionnaires" (Joseph de Maistre en tête) l'auteur remet les considérations dites d'usage en place. Cultivant au besoin l'ironie - "Les Vaudois parlent apparemment français mais font semblant de parler allemand" ou encore "Le Christ n'a pas besoin d'être Dieu : il lui suffit d'adorer son corps mystique" -,celle-ci devient plus impitoyable que clivante. Les 777 aphorismes permettent de renouer avec leur genre car l'auteur ne le traite jamais par dessus la langue. Elle est rarement aussi riche et puissante afin de remettre des vérités courtes ou des mensonges d'usage à leur place. Le texte est donc à lire absolument à qui ne veut pas vivre idiot. Il prouve enfin que l'ésotérisme n'est pas ce qu'on croit. Estimé anachronique il demeure bien vivant lorsqu'il est - comme chez Mogenet - cultivé à bon escient.

 

Jean-Paul Gavard-Perret