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16/05/2015

Papiers franco-suisses de la liberté : Bruno Muller et les autres

 

 

 

 

Muller.pngBruno Muller, Théodore Mann et Bernard Schultze, « Les papiers de la liberté », Galerie Mottet, Post-war & contemporain, Chambéry, mai 2015.

 

 

 

Pour rentrer dans l’humain il faut toujours l’art. Mais pas n’importe lequel celui qui dans la mouvance de Bram van Velde, Wols et Michaux se façonne d’encres, de vagues, de tourbillons qui laissent toujours en état second et au sein de  jardins abstraits.  Reliant l’après guerre et 2015 Mottet donne de la mouvance de l’art informel trois point de références : Bruno Muller (1929-1989) qui quitta sa Suisse natale à l’âge de 22 ans, Bernard Schultze (qui aurait eu 100 ans cette année) et un tout jeune artiste né à Lyon en 1985 : Bruno Muller.  Outre l’approche informelle, ces trois artistes ont privilégié le support papier : dans ses fibres surgissent d’étranges chats gris de la nuit. Ils  s’agitent ou s’endorment : façon d’éveillé, façon d’endormi comme aurait dit Michaux. Dans les trois cas des cauchemars lancent leur boule de neige en pleine figure. Il existe des typhons de lignes, des oscillations. Elles cultivent la drôlerie et l’énigme.

 

 

 

Muller 2.jpgL’exposition est une totale réussite : il faut suivre ses encres et dessins,  s’attacher à leur « microbes-ionologiques » en versions minimalistes capables de produire des trouvailles sournoises et traîtres mais qui sont les plus merveilleux des  misérables miracles. Les trois artistes ont en effet inventé des consistances gênantes, des sillons, des fractures. Ils feignent d’aimer le lisse mais aiment se livrer à des pullulations comme à des éclipses. Ils entrent donc bien dans l’humain qui n’est pas nôtre mais qui est pourtant bien de chez nous. Les éléments épars-joints des trois œuvres en écho le prouvent. Le Démon semble les avoir accomplies. Le Démon existerait donc - disons qu'au moins, ce qui en existe, est ce que les créateurs en montrent. Dans le blanc et le noir, là où le fond devient parfois surface. Si bien qu’il n’existe plus d’arrêts ni de répits.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

11/05/2015

Celle qui a renoncé au chant des cigales : entretien avec l’artiste Tamina Beausoleil

 

 

 

 

 

Tamina 2.jpgTamina Beausoleil cultive l’ironie. Moyen de porter lumière de son nom  sur la nuit sexuelle. La femme semble en elle l’orante ou l’officiante. Mais qu’on ne s’y trompe pas :  ce qu’on nomme amour se transforme dans l’humour le plus corrosif. Prouvant qu’à l’impossible tout artiste est tenue Tamina BeauSoleil multiplie les hybrides et les opérations à corps ouvert. Les animaux mettent leurs empreintes dans ceux des êtres. Puisque nous les avons eux aussi mal traités que pourraient-ils faire de mieux ? Ils fourguent à l’animal humain la plus intime signature. Si bien que dans ce jeu de broussailles charnelles, les coques s’ouvrent à coup de ciseaux : l’artiste en fait ripaille pour en cerner les mirages.

 

 

 

 Tamina BON.jpg

 

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?  La promesse d’un thé fumé.

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Enfant je voulais faire le tour du monde, être artiste et chef de bande. C'est ma feuille de route.

 

A quoi avez-vous renoncé ?  Au chant des cigales.

 

D’où venez-vous ?  Du bord de mer.

 

Qu'avez-vous reçu en dot ?   Le goût du travail bien fait, la peur de manquer et le sourire facile.

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? La notion de carrière – sans aucun regret.

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Un clop sans penser à rien.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Un certain sens de l’ironie peut-être.

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpella ? Des dessins biologiques dans un dictionnaire, et aussi des photos d’animaux dans une encyclopédie dédiée en 20 volumes. Il y a aussi un ancien souvenir où un de mes cousins nous a balancé en riant du haut de sa fenêtre tout un lot d’images érotiques -  à ma sœur et à moi  . Ça a volé joliment jusqu’à nos pieds. J’étais toute jeune et ça m’a ouvert d’un coup un nouvel univers troublant et inconnu.

 

Et votre première lecture ? Les contes pour enfants. Grimm et Anderson, puis la mythologie grecque.

 

Pourquoi votre attirances vers le dessin et les mixages femme/animal ? Parce que ça en dit long sur le rapport au corps, au désir,  au fantasme et au langage. C’est sans doute ça qui interpelle les gens à qui ces dessins plaisent. Et aussi, de façon plus personnel, parce que ça me réjouit l’œil et la main. Il y a un plaisir physique à composer, découper, recomposer, tracer au crayon, sentir que la moindre pression a son importance, la moindre nuance de couleur. On est dans un autre état de conscience lorsqu’on dessine, et ça console de tout.

 

L'homme se rapproche pour vous de quel mixité "animâle" ? Le pou.... Non je plaisante! Il y aurait sûrement autant de dessins que pour les Femmes Sauvages si je m'attelais à cette question.

 

Tamina 3.jpgQuelles musiques écoutez-vous ? C’est très variable selon l’humeur du jour mais j’ai mes préférés. Brassens, Barbara, Arthur H., Stan Getz, Ali Farka Touré, Ibrahim Maalouf, Bobby Mc Ferrin, certains morceaux de pop et beaucoup de classiques (le Stabat Mater de Vivaldi, une pure merveille…)

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? « Le nu perdu » de Char… entre autres. J’ai des passions violentes pour certains poètes.

 

Quel film vous fait pleurer ? Aucun. Je lutte.

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Ça dépend des jours.

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? A Deleuze et maintenant c’est trop tard.

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Paris

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Alors là, vaste question ! Il y a les fondateurs: Ruini, Schiele, Bellmer, Bourgeois, Bacon, Sterback, Rops, Topor, Rothko et tant d’autres qui m’ont donné le goût de l’art. Il y a ceux dont j’aime le travail et que je n’ai pas encore eu le bonheur de rencontré, comme Pat Andréa, Jean Luc Verna, Tom de Pékin, Frédéric Kohdja, Aurélie William-Levaux ou Marcel Dzama. Et puis il y a ceux que je connais un peu ou beaucoup et que j’aime pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils font comme Mickaël Duperrin, Stéphanie Bardoux, Paul-Armand Gette, Camille Moravia, Cécile Hug, Nathalie Tacheau ou Marie Breger…

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Des chaussures Louboutin à ma taille (sinon c’est con), un billet d’avion pour une destination au bord de la mer, un dessin, une graine magique, un scarabée, du champagne, un livre, des dessous en soie, un baiser, une lettre d’amour…

 

Que défendez-vous ?  Le droit de prendre son temps, le droit de vivre sa vie, le droit de prendre son pied, le droit de dire merde, le droit à la liberté de création, le droit à la différence, le droit de s’en foutre, la marge.

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  Je plains Lacan.

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Ça me rappelle quelqu’un mais qui ?

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Aimez-vous le chocolat ?

 

 

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, le 10 mai 2015.

 

 

 

 

 

 

 

21/04/2015

De l’ombre à la lumière et retour : Yves Berger

 

 

Berger.jpg

 

Yves Berger : « Entrevoir » (Space Station, Lausanne), « Mes deux béquilles » (Éditions Art & Fiction, Lausanne)

 

 

 

Caché dans son Faucigny natal Yves Berger (fils du poète John Berger) poursuit un  travail particulier. Sorti de l’école des Beaux-Arts de Genève, il a reçu le prix Stravinsky de la peinture en 2001. Depuis, il a exposé en Europe et en Amérique du nord et a publié entre autres « Mes deux béquilles » (Éditions Art & Fiction) et a codirigé avec John Berger «  Le blaireau et le roi » (Éditions Héros-Limite, Genève). Sa recherche passe par l’épreuve du corps : il s’agit autant de le faire figurer que de l’effacer en un jeu d’illusion où la distance peut entrainer une étrange proximité. L’huile ou la  caséine crée une lumière particulière. Tout joue entre présence et dilution en un théâtre dont les ombres à peine colorées sont les êtres disparus.

 

Berger bon.jpgChaque toile propose une diaphanéité. L’état de matière n’est jamais loin du néant. Les silhouettes deviennent des résurgences. Ouvrant le désordre dans l’ordre du cosmos, elles ont  partie liée avec l’absence et retournent à un état voisin des "dissolving views" de la préhistoire du cinéma. L'objectif paraît évident : voir ce n'est plus percevoir mais "perdre voir". Yves Berger pousse donc toujours plus loin le risque au centre de l'Imaginaire  comme si l’image apparaissait tel un voile qu'il faut déchirer afin d'atteindre les choses (ou le néant) qui se cachent derrière. Ainsi au cœur même de l’effacement quelque chose suit son cours. « entre le meilleur moindre et le meilleur pire, l’inannulable moindre » (Beckett)  devient peinture et hiatus.

 

Jean-Paul Gavard-Perret