gruyeresuisse

28/09/2015

Facéties et vertiges d’Heinrich Lüber

 

Lueber.jpg« Focus Heinrich Lüber », Centre Culturel Suisse de Paris, à partir du 6 octobre 2015.

Heinrich Lüber poursuit depuis des années un travail de performance qui vise à positionner le corps dans l'espace, créant des relations incongrues avec l’environnement architectural ou naturel. Il crée des mises en scène magistrales en se mettant en scène dans des situations souvent extrêmes - sur des façades d’immeubles, sur des toits, fixé à des structures. Prenant la forme de tableaux vivants, les performances impressionnantes montrent le corps de l’artiste en  différentes postures. Toutes défient toutes les lois de la gravité. L'artiste y semble parfois en lévitation sur une façade d'immeuble par l'intermédiaire par exemple d'une grosse boule blanche qu'il n'effleure que du bout des lèvres.

Lueber 2.jpgDe tels tours de passe-passe, de trompe-l'œil - qui semblent des trompes la mort - donnent l’impression de repousser les limites physiques tout en questionnant avec humour l’état humain. Les performances mettent la perception des spectateurs en suspens là où l’artiste ne cherche jamais à donner de réponses. Heinrich Lüber se veut simplement un conteur d’histoires « courbes ». Elles sont éloignées autant de la pesanteur que de la raison. Le plasticien propose donc un tournant et une alternative nouvelle à la performance dont les figurations prennent une forme de monumentalisation intempestive ou/et de farce.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

05/08/2015

La photographie et ses « doubles » : Lydie Calloud (de l’autre côté de la frontière)

 

 

 

 

 

Calloud.jpgPar ses photographies la savoyarde Lydie Calloud fait planer l’aigre et le doux. En ce sens elles « appuient » sur ce que ses dessins au stylobille proposent. L’image se renverse, sa texture crée des écheveaux et des protubérances. "Portant" du réel chaque prise pénètre un lieu de sa mise en abîme. Entre gouffres et variations il existe bien des prolongements et de « mystifications » puisque l’univers semble sans dessus dessous et sans dessous dessus.  Les mouvements induits sont moins orientés que magnétisés en divers point de fuites. L’œil en est réduit au doute, au paradoxe à l'improbabilité d'un centre ou d'un fonds qui interdit la romance. Le tout en mouvements valétudinaires faits de crêtes, de creux et de germinations. Restent des reliquats rémoulades où les idées grouillent comme des asticots.

 

Calloud 2.jpgLydie Calloud fait glisser dans les coulisses des images : seule cette noblesse oblige face au fade, au frelaté. Nul besoin de glose ou de codex. Le tout par ellipses de plusieurs foyers à la frontière de l’illisible dans de géniales hémorragies de formes dont la transparence est transe lucidité.  L’être est à éjecter du cadre de la spiritualité et de l’animalité. De plus la créatrice fait de l’ego un angle plat. Son absence crée une ouverture. Elle dégage tout ce qui fait centre de gravité ou circonférence circonstanciée. Rares sont donc les œuvres aussi délivrées des verrous de brume. Ce qu’on nomme réalité coulisse dans la viscosité du mental qui s’ouvre au songe en moutonnements grimés, de macérations abstruses et de frôlements d’imprévisibles élytres en opposition aux idéologies de l’art nourries de celles des sociétés à  partir desquelles toutes les colonies pénitentiaires se mettent en marche.   Lydie Calloud quant à elle opte pour la solitude et la liberté.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Les œuvres (remarquables) de l’artiste sont visibles à la Galerie Jacques Levy à Paris. Elles mériteraient une galerie en Suisse.

 

22/05/2015

Marc-Antoine Fehr : en attendant la chute

 

 

 

 

 

fehr.jpgMarc-Antoine Fehr , « Point de fuite », Centre Culturel Suisse de Paris,  Livre de 214 pages et exposition (du 17 avril -12 juillet 2015)

 

 

 

Zurichois d’origine, Marc-Antoine Fehr  est un peintre aux projets toujours originaux.  Pour le CCS de Paris , il prépare 6 toiles grand format :  paysages, natures mortes ou scènes de genre créent  une sorte de cérémonie du chaos où les êtres demeurent en état de protration et les paysages déserts. L’ensemble est renforcé par une série d’huiles plus petites, de dessins et fragments du « Paysage sans fin »  (carnets de croquis). Tout semble s’étirer vers la fin et le silence qui  fascinent et retiennent le peintre dont les images sont toujours sur le point de se retourner contre elles-mêmes. Il n'y a plus de réalité en acte, plus de réalité en être. Que  l'amorphie, l'inanité même si les actes sont en suspens. Il n'existe plus de drame : juste l'attente dans un monde qui ne se rassemblera plus et qui demeure vide. Affaiblie jusqu'à cette limite extrême l’œuvre garde toutefois une force paradoxale : quoique pas véritablement formatrice elle reste conductrice au sein d’une errance statique dans l'indéfini, l'indéfinissable.

 

 

 

fehr couv..jpgCe processus complexe et radical évite l'assèchement émotionnel et sensoriel  En dépit ou à cause d’un certain effacement, ces images en creux portent des charges affectives refoulées, sous forme d'une cohérence défaite ou en décomposition qui n’est pas sans rappeler l’imaginaire de Beckett et un de ses personnages : Bouche (dans « Pas moi ») lorsqu’elle soupire : "monde... mis au monde... ce monde... petit bout de rien... avant l'heure... loin de-... quoi?". Pour Bouche comme pour Fehr le  monde n'est rien ou du moins il est régi par de derniers stigmates plus ou moins douteux dans ce qui devient une métaphore du manque ou de l’absence. Néanmoins une implosion sourde suit son cours là où tout semble entraîné au chaos là où perdure un à-peine de la représentation proche de l'extinction de ses feux. Elle garde néanmoins un force poétique des plus suggestives.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret