gruyeresuisse

02/02/2016

Les exercices de sagesse efficiente de Rémi Mogenet

 

 

Mogenet 3.jpgRémi Mogenet, "777 aphorismes ésotérismes", Editions Le Tour, Samoëns, 92 pages, 12 E., 2016.

 

Rien de plus périlleux que l'exercice de l'aphorisme. Beaucoup s'y cassent les dents car la forme ramassée implique souvent la seule tentative d'une brillance superfétatoire. Rémi Mogenet évite ce piège car ses aphorismes ne cherchent jamais l'effet pour l'effet. Certes certaines formules sont lapidaires et acérées et se suffisent par leur poésie plénière. Citons par exemple "L'autorité est du domaine de l'air, en tant qu'elle est exercée, mais elle trouve sa légitimité dans le feu, qui lui donne sa lumière" : tout est (bien) dit. Néanmoins l'auteur sait aussi ne pas se limiter à une formule trop resserrée lorsque le propos a besoin d'être nuancé. Pour chaque assertion Mogenet assoit ses affirmations sur une connaissance approfondie de l'histoire et fondée sur diverses traditions culturelles. Le monde moderne y est revisité à leur aune. L'auteur s'y fait penseur radical mais il réduit à néant les philosophes au messianisme médiatique qui ne touillent qu'une pensée molle. Celle de l'auteur ne l'est jamais.

 

Mogenet.jpgExiste dans son livre un souffle. Il donne à l'Occident d'autres prolégomènes que ceux qu'on lui accorde trop souvent. Le seul bémol qu'on peut lui porter ne tient pas à son propos mais (hélas) à son éditeur. Publié dans une maison éloignée du mausolée germanopratin il est sine die occulté. Il souffre donc d'un mal que les éditeurs suisses francophones connaissent d'ailleurs trop bien. Mais qu'importe : sous l'égide de penseurs parfois trop oubliés ou reclus au rang de "réactionnaires" (Joseph de Maistre en tête) l'auteur remet les considérations dites d'usage en place. Cultivant au besoin l'ironie - "Les Vaudois parlent apparemment français mais font semblant de parler allemand" ou encore "Le Christ n'a pas besoin d'être Dieu : il lui suffit d'adorer son corps mystique" -,celle-ci devient plus impitoyable que clivante. Les 777 aphorismes permettent de renouer avec leur genre car l'auteur ne le traite jamais par dessus la langue. Elle est rarement aussi riche et puissante afin de remettre des vérités courtes ou des mensonges d'usage à leur place. Le texte est donc à lire absolument à qui ne veut pas vivre idiot. Il prouve enfin que l'ésotérisme n'est pas ce qu'on croit. Estimé anachronique il demeure bien vivant lorsqu'il est - comme chez Mogenet - cultivé à bon escient.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

27/12/2015

Frédérique Pottier : Mademoiselle sans le blues

 

 

 

Pottier 3.jpgFrédérique Pottier est une photographe discrète. Adepte des jeux entre le vrai et le faux, elle invente des mises en scène de la nudité et de l’intime. Il s’agit d’atteindre des lieux où le monde se Pottier 2.jpgtransforme en fiction et la fiction en réalité afin d’empêcher le grande jour de tomber sur la perception et sur les représentations de la psyché féminine rendue à elle-même. De telles propositions répondent au désir de rester dans la nuit  à jouer sous la lune au théâtre des ombres.

 

Pottier 2.jpgCe travail permet de combattre le faux ou tout au moins d’aider à faire un certain tri au sein d'une certaine solitude au moyen de l’ombre de présences allusives hors champ. Les Pottier 4.pngimages telles que les propose Frédérique Pottier sont le contraires de ce que Lacan nomma des « re-pères mélancoliques» garantes de la répétition de la loi d’une interprétation à l’identique. A l’inverse, ici, dans ces miroirs plus qu’étranges, photographe et modèles ne cherchent pas à donner un réconfort aux croyances. Elles sont tordues afin que nos représentations gagnent en souplesse par le génie du lieu que propose Frédérique Pottier.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Site de l’artiste : http://www.mesdemoiselles.book.fr/

17/12/2015

Claire Bettinelli et les impénétrables (de l'autre côté de la frontière)

 

Bettinelli 3.jpgClaire Bettinelli, « porcelaine » Galerie Chappaz, Trévignin.

 

Par la céramique Claire Bettinelli propose un art « cinétique » particulier. Les volumes semi sphériques et leurs tiges de suspension créent plus qu’une illusion : au décor fait place une habitation de l’espace. L’artiste revient au socle d’une postmodernité agissante. Pour se développer elle n’a plus besoin du recours aux techniques numériques.

 

Bettinelli 2.jpgL’artiste monte des scénarios, des compositions « tramées » de manière débridée. Les grappes d’éléments identiques rigides créent le mouvement.  Elles dynamisent l’espace : « fleurs » ou « coques » germent de manière inversée (du haut vers le bas) et selon un rythme diversifié. La couleur n'y est qualité qu'une fois délimitée en forme mais remet en jeu l’ambiguïté des rapports entre le fond et le forme. Aérées, opaques, les céramiques par un module premier qui autorise un grand nombre de variations amplifient leurs potentiels à travers l’espace . Pénétrables tout autant qu’impénétrables les œuvres de Claire Bettinelli sont l’exemple parfait d’un élément de base devenu modèle et emblème aussi prégnant que léger.

 

Jean-Paul Gavard-Perret