gruyeresuisse

31/08/2018

Les jeux de l’amour et du hasard de Maurice Renoma

Renoma bon.pngEternel flâneur des rives du monde - des remblas de la Havane à ceux de Barcelone, - Maurice Renoma est poursuivi par l’idée de la femme (ce qui ne fait pour autant de lui un amoureux platonique). Au crépuscule il descend de son appartement ou de son hôtel, erre dans les quartiers interlopes à la recherche du rythme des courbes et des creux de silhouettes féminines même si souvent elles se cachent sous un manteau noir. L’artiste subodore à juste titre que dessous il existe une robe étroite et courte. Et au-delà une nudité - promise ou non.

Renoma 2.pngAu besoin le photographe l’invente mais en sachant la cacher comme si l’aveuglement risquait d’être trop fort. Mais quand les poses de la femme ne suffisent pas c’est lui qui détourne de manière brute au numérique les données immédiates de celles qui montent des escaliers, ne sont insensibles ni aux bars de nuit, ni aux églises. Elles aiment les lieux où l’on se glisse et se cache. Elles aiment les grands miroirs. Renoma leur propose en galopin toujours vert, en artiste confirmé.

Renoma.jpgIl sait suggérer un souffle sur une nuque ou juste sur les reins avant qu’une croupe se scinde. De telles femmes n’auraient qu’un geste à faire pour tirer des diables par leur queue. Mais qu’en feraient-elles ? Renoma se garde de répondre. Mieux : il les tire hors du temps pour leur accorder une éternité provisoire. Avec gravité ou humour la photo promet et promeut ce que jours et les nuits dissipent dans leurs courses impitoyable.

Jean-Paul Gavard-Perret

Maurice Renoma, « Maurice Renoma fait son cinéma », Galerie Rauschfeld du 10 octobre au 3 décembre 2018.

25/08/2018

Quand la lumière emerge des eaux ; Gianluigi Maria Masucci

Masucci.jpgGianluigi Maria Masucci , “Phosphènes”, Galerie Analix Forever Genève, "Parédolie" Marseille, 1-2 septembre, Marseille.


Masucci 2.jpgOriginaire de Naples, Masucci reste fasciné par la nature, l’écoulement de l’eau comme du temps infini. Imprégné par ce cosmos premier, le corps de l’artiste devient central. Le créateur se met en acte afin de transmettre le mouvement. Il se développe pour Masucci  au travers de pratiques de travail quotidiennes qui partent de l’observation d’un sujet. Elles sont dirigées grâce à une pratique physique qui permet comme l’écrit l’artiste de « Regarder l’autre dans les yeux / comme une caverne obscure / attendre que scintille / la mise en mouvement / l’oscillation entre énergie et mouvement / entre l’encre et le papier / l’eau coule comme l’encre / en cercles concentriques / traverse mon corps et / s'échoue sur le papier ». Mais pas seulement : pour preuve cette
 performance de trois heures, création d’un univers de signes multimédias. Elle  dérive ou jaillit en dialogue entre le lieu de la recherche, celui du  corps et l’espace de travail comme d'exhibition. L’espace devient un laboratoire expérimental continu et fluide de perception, de mémoire et de création.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10/07/2018

Allers et retours de Paola Pigani et Bettina Stepczynski

Pigani.jpgPaola Pigani et Bettina Stepczynski (Se) Correspondre, co-éditions Jean-Pierre Huguet et Lettres frontière, 40 p., 5 E..

Il se peut qu’elles se comprennent, sûrement même. Car ici, écrire est un voyage - d’abord obligé - et qui soudain dans la césure du partage crée un aller un retour à travers des temps, des paysages disloqués. Aux allers simples font place les retours des deux lauréates du premier Prix Lettres frontière 2014. Leur tandem va l’amble en un échange où les deux auteurs évoquent leurs rapports particuliers aux lieux, objets ou auteurs.

Huguet.jpegLes origines des deux correspondantes expliquent bien des vues. Pour Paola Pigani l’Italie n’est jamais loin. Pour Bettina Stepczynski née à Langnau dans l’Emmental et qui vit aujourd'hui à Carouge l’écho est allemand. Les deux créatrices ont déjà évoqué leurs conceptions du monde et le déchirement. Paola avec "N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures" et "Venus d’ailleurs". Quant à Bettina elle est toute empreinte de l’histoire d’une minorité allemande en Haute Silésie contrainte, par les accords de Potsdam, à l’exil. "Sybille, une enfant de Silésie" en indiqua les racines.

Huguet 2.jpgUn tel projet - en collaboration avec le Salon International du Livre et de la Presse de Genève et avec les soutiens de la Fondation Jan Michalski - donne aux deux femmes l’occasion de parler des exils et des équilibres plus ou moins instables. Si bien que ce livre de « repons » ouvre à des questions dont lectrices et lecteurs doivent faire bon usage au sein d’un désordre que l’une écrit devant un « caffe freddo » l’autre devant une boisson plus chaude..

L’intimité des créations est là. Les deux femmes dansent sur des abîmes car leur déracinement est là. Elles témoignent de ce que Erri de Luca dit : « L’écriture est un acte de résurrection de lieux et de personnes du passé pour les arracher de cette absence ». Néanmoins au-delà du constat les deux femmes trouvent une communauté avouable dans le doux désir de durer entre dérives et reprises. Elles animent leurs deux voyages dans le temps : le bel aujourd’hui fait le lien entre passé et avenir.

Jean-Paul Gavard-Perret