gruyeresuisse

06/01/2014

Qui d'autre sinon Pinget ?

 

Pinget.png Robert Pinget, "Le Chrysanthème", Editions Zoé, Genève.

 

 

Les éditions Zoé ont la bonne idée de republier une pièce radiophonique de l’auteur d’origine suisse. Les veuves en surgissent plus neuves qu’inconsolées là où la complexité du réel fend les dalles marmoréennes. Le tout en divagations farcesques en un lieu où il n’y a pas que les amoureux en rût qui demeurent raides. Pour la création de ce texte comme pour toute son oeuvre Robert Pinget n’eut pas besoin de muses. Si ce ne fut une belle rame de papier pour y raconter ses fausses confidences et biaiser sa solitude à coup de « taches d’encre » (pour reprendre le titre de son dernier texte). Passent néanmoins toujours quelques demi-vierges et quart de mondaines volages ou mijaurées. Toutes mijotent en une inspiration qui déplace les lignes de l’enveloppe charnelle où elles étaient figées. Et ce avec un tant soit peut de tendresse et surtout de drôlerie et d’intelligence sous couvert de parfaits exercices d’idiotie dont son Mahu fut un des porte-paroles (Beckett en raffolait). Riche de  chausse-trappes « Le Chrysanthème » comme les autres textes de l’auteur permettent d’échapper à la neurasthénie généralisée.  Pinget y sort de sa réserve et de sa grotte. Redevenant le sioux héritier de Lascaux il propose des pistes inédites. Refusant de présenter des paysages déjà vus les siens sont dénués de  parcs blêmes. Ténors du bar haut et maîtres chanteurs sont entraînés dans des chorales à « chœur » ouvert. Manière d’essorer la lingerie littéraire où l’on baigne et où l’écriture coule en succédanés d’adieu. Ici les chrysanthèmes trônent mais ils font penser moins à la mort qu’à la vie en leurs miscellanées.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

04/01/2014

Les occis maures d’Odile Cornuz

 

Conuz.jpg







Odile Cornuz, "Terminus et onze voix", L’Âge d’homme, Lausanne

 

 

Odile Cornuz est une des voix les plus intéressantes de la littérature et du théâtre en émergence. La Vaudoise ne drape pas son écriture d’une pompe funèbre même si ce qu’elle écrit n’est pas d’une joie primesautière. C’est d’ailleurs ce qui en fait tout le prix. En dépit de sa jeunesse elle fait de son écriture des tangos argents teints  dans lesquels les deux partenaires ne cultivent pas (trop) d’exigence l’un pour l’autre. Dépeceuse de mats drillés et des hommes qui se veulent trop zélés mais n’en pensent pas moins l’auteure ne tricote pas des manteaux de vision : elle  presse le jus du bas citron des illusions. Dans ces histoires certaines femmes se font carnassières et d’autres renoncent  à tout et donc à la manducation mais gardent un penchant aux partie de jambes en l’air. D’où leur déséquilibre.  Quant aux mâles vue ce qu’Odile Cornuz en pense leurs termes sont minus. Habilement plutôt que de sonder leur âm elle s’intéresse à leurs silhouettes puisque –Valéry le rappela – le plus profond en l’être c’est sa peau. Ce qu’elle montre est tout compte fait plus parlant quece qu’elle cache. D’où cette écriture épi-dermique. Par ses devantures comme ses arrières boutiques s’effacent bien des illusions. Pas besoin pour cela d’une écriture de provocation. Au plus près du réel Odile Cornuz creuse d’Eve et d’Adam les complexes et les habitudes qu’ils soient assis, debout ou à croupetons sur leur tertre.  Sachant les faire parler l’auteur émet  leur bourbe, approche au plus près leur binette. Peu à peu une philosophie se découvre en avançant : la force ne jaillit jamais mieux que de la séparation. Rien ne sert  t’entendre un roux couler à gros flocons. L’homme reste pour l’homme un occis maure même s’il n’attend pas qu’on lui donne la parole. L’auteur l’écrit pour la lui accorder. Il en demeure sans doute bien ébaubi.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 


24/12/2013

Femme et moteur, joie et douleur : Jean Fontaine

 

Jean-Fontaine Bon.jpgExpositions en cours : Musée Ariana, Genève jusqu’au 16 février 2014, Galerie Humus, Lausanne, jusqu’au 15 février 2014.

 

 

 

Plus que quiconque Jean Fontaine sait que seule l'invention poétique permet de prévenir la destruction imminente. C'est pourquoi même lorsqu'il construit ses monstres mi-êtres, mi moteurs par l’entremise de diverses matières il poursuit une visée rédemptrice. Formellement accomplies ses œuvres hissent dans un univers supérieur à celui de la science-fiction telle qu’elle se décline communément. L’ustensile consumériste (le moteur) ne lui a pas échappé mais seule la poésie est en acte dans une statuaire du corps à corps où l'éloquence visuelle, le velouté des surfaces, le mouvement et les directions des formes, le jeu des vides invisibles, la vulnérabilité paradoxale dominent. Les matériaux âpres et durs agencés pour un effet de souplesse et de légèreté démentent leurs composantes.

 

L'aventure est spectaculaire d’autant que le recours à l'acier n'est pas là non plus pour offrir une version post pop du fétichisme de l'objet. L'artiste recherche une économie symbolique des signes de notre époque en les réduisant à l'état ludique  mais où perce  quelque chose de sérieux voire de tragique. Ses hybrides sont  en effet axés sur le vivants bien que liés  aux dures contingences des matières. Néanmoins cette fidélité au matériau est éloignée de la simple compréhension formelle du principe moderniste de la vérité des matériaux. Elle se rapproche davantage des bases du travail d’un Tony Smith mais là où l’américain cultive le minimalisme abstrait Fontaine se rapproche d’une forme de « surréalité ».

 

Chaque « objet » devient un vestige et un état naissant ou, pour reprendre une expression de Giuseppe Penonne, « un point de vie et un point de mort ». L'artiste donne une dimension à la fois heuristique et technique à une recherche productrice d'une connaissance à la fois intime et inconnue. La sculpture reste le champ de fouille à la fois du temps d’où est surgi l'objet manufacturé base pour la sculpture et de celui du créateur dont l’imaginaire anticipe le futur.  Jean Fontaine crée donc des fables pénétrantes, perturbantes, des icônes primitives du futur. Demeure un presque déjà vu mais aussi et surtout un pas encore advenu qui à coup sûr ne peut qu’interroger voire inquiéter.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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