gruyeresuisse

29/07/2014

Selon Emile Barret un lent pion n’est pas une lumière

 

 

 

Barret.jpgAncien élève de l’ECAL Emile Barret flirte avec les formes mais ne les épouse jamais. Il propose une œuvre protéiforme aussi macabre que drôle. Le kitsch y fait prospère en yop la ! et en boum ! Parfois il est poétique et enfantin. Parfois radicalement gore. C’est un ravissement pour l’esprit et pour l’œil pour peu que le premier ne soit pas bégueule et  le second coincé. Barret nous amuse mais il va bien au-delà. Il laisse derrière lui la trop simple et franche rigolade. Certes difficile de ne pas voir en ces repas de famille (sous couvert de Sagrada Familia) des territoires de bandes dessinées plus ou moins apocalyptiques où il n’est pas question d’effeuiller la Marguerite (Duras ou Yourcenar). Chez lui l’épique nique la mère veilleuse et fait d’un assassin en herbe un chat  foin.

 

Barret 2.jpgCe Tintin devient donc tonton flingueur. Il se plait à tisser du mauvais coton de toutes les couleurs. Pour river le clou au bon goût, il propose un érotisme partouzard mais seulement avec des mannequins de cire. Néanmoins nulle mousson ne peut l’arrêter. Entre flaque et ciel de lit de vin, armé d’un sexe temps pour marin d’eau douce il peaufine la saucée de klaxons optiques et de canards laquées toxiques sous d’étranges factures. Chez lui mains et jambes ne sont jamais cadenassées. Pire même : elles tombent d’elles-mêmes et ressemblent à des nouilles géantes. Mas contre vans et marais l’œuvre avance entre les bras du Rhône et ceux de Morphée. Elles fomentent rêves et cauchemars dans des mises en scènes minimalistes ou rococos. Des pétroleuses y fonctionnent à l’huile de ricains. Pour les rejoindre chacun joue des coudes avec calme dans la cohue de divers codes mixées de bric et de broc au milieu de paons d’or et de pères oxydés. Mais on en a cure : grâce à l’artiste le juste ment et le roman tique.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10/04/2014

Martin Suter : Godot version banlieue chic

 

 Suter.pngMartin Suter, Le Temps, le Temps, Editions Christian Bourgois. Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni. 

 

Il y a deux manières de lire le dernier roman de Martin Suter. Soit le considérer comme une fiction policière et s’intéresser à l’intrigue. Soit l’ignorer totalement au profit de l’atmosphère. Ou si l’on préfère : soit le prendre pour un divertissement de plage, soit pour un livre de rêverie. Avouons-le : choisir la seconde option et se laisser séduire non sans un certain ennui par cette déambulation lente dans la banlieue chic de Zurich semble plus pertinent afin d’apprécier vraiment ce livre.

 

Suter 2.jpgAlbert Knupp, un des deux héros veufs du roman en savait-il plus qu’il le fait croire ? La question n’a d’intérêt que par le doute qu’elle crée et peu importe l’issue. Octogénaire aussi mystérieux qu'extravagant, sans cesse occupé à mesurer les plantes du jardin il  possède quelque chose de Beckettien et entraine donc son voisin - pour lequel « de toutes les boissons qu'il connaissait, la bière frappée était sa préférée » - dans sa recherche d’un Godot d’un nouveau style. Ils deviennent les Hamm et Clov modèle helvétique…

 

Ensemble ils tentent d’explorer la signification d'un certain nombre de lieux clés tous aussi ternes les uns que les autres pour faire surgir quelque chose qui n'existait pas auparavant. Leur enquête plus que rechercher des indices revient peu à peu à découvrir ce qu’ils ont à dire… L'Imaginaire de Suter fait merveille autant dans la lenteur nécessaire que dans l’humour. C'est là où se produisent les échanges entre les pressions venant de l'extérieur et les pulsions profondes des personnages à dessein « ennuyeux ». Pour les deux héros "penser" signifie mettre ce verbe au passé, réfléchir signifie provoquer un arrêt, une rupture. Mais l'imaginaire des héros en revanche, n'existe qu'au présent et anticipe le futur. Il est la faculté à fabriquer un réel potentiel et douteux.  Et c’est bien là tout le plaisir d’un livre moins d’été que de quatre saisons ?

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08/01/2014

Halinka Mondselewski : retenir ce qui tue

Mondselewski 2.jpgHalinka Mondselewski, Œuvres récentes,  11 janvier-14 février 2014, Galerie LigneTreize, Genève (Carouge)

 

 

D’origine chilienne Halinka Mondslewski  reste riche de tout ce qui la grève. Son lourd passé douloureux  se métamorphose dans son travail  en un minimalisme pictural particulier. Des pans colorés d’une égale tension  s’élancent d’un fond obscur qui les contenaient. Ce qui surgit devient la quête de sommets impossibles à atteindre tant le poids de l’Histoire demeure. Par strates éloignement et proximité vont de paire. La peinture devient la figure du Temps plus ou moins revenant.

 


L’œuvre lui accorde une intensité picturale par sa lumière étale, ses couleurs composites : celle  de base est soulignée ou contredite par une autre qui lui fait front. Elle apprend à tenir droit dans l’hiver et la terreur inventée par les hommes. Le froid serre autour, durcit,  rétracte, contient.  Et parce que la mémoire oublie ses propres traces Halinka Mondselewski propose des horizons bougés. L’air s’y contracte. Près de s’éteindre la lumière profonde montre qu’un rien d’espoir en retrait demeure possible en une pellicule de couleurs parfois tendres sous une lumière sombre. En couche et sous-couche l’horizon solide demeure connu, inconnu, reconnu. Le noyau de l'être a disparu. Il ne demande peut-être qu’à renaître
.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret