gruyeresuisse

24/10/2015

Niquille le banni magnifique

 

 

Niquille bon.jpgClaude Luezior, « Armand Niquille, artiste-peintre au cœur des cicatrices », Editions de l’Hèbe, 2015. « Armand Niquille de Fribourg à Charney », Musée de Charney, du 11 octobre au 20 novembre 2015.

 

En un de ses derniers textes poétiques, Luezior  qui fut l’élève admiratif puis l’un des amis proches du peintre,disait déjà beaucoup sur l’importance d’Armand Niquille. Pour l’auteur, dans ses aubes stellaires l’artiste dévoilait « ses architectures messianiques / intemporelles / partitions / pour druides / qui parachèvent / les fantasmes / d’un cosmos / intime ».  Dans son roman vrai le poète de Fribourg développe les dédales existentiels de l’artiste au sein de son existence. Armand Niquille né en 1912 n’a cessé de peindre  Fribourg  sa ville natale. Il en tire ce que l’essayiste nomme « la poésie du lieu et la poétique de Dieu ». Il complète sa vision urbaine de sujet plus humbles, d’œuvres religieuses, des natures mortes et des compositions où s’accordent symbolique et imaginaire sans se départir de solennité.

Le trajet de l’artiste ne fut pas simple : refoulé du château de son père (en tant que fuit adultérin), caillassé par des gamins au nom pourtant de cette paternité lointaine il resta habité par la peinture même s’il la signa un temps du simple mot latin « Nihil »…

 

Niquille 2.jpgCelui que la poétesse Nicole Hardouin nomme « le méconnu christique » renvoie l’art vers une réversion figurale loin de la logique habituelle du repli imaginaire. Son œuvre devint pourtant un véritable lieu “ morphogénétique ” sous la forme de totems urbains plus ou moins héritiers du château paternel mais aussi de rêves d’un « baron perché ».  Leur nature symbolique et anthropomorphique crée une iconographie particulière. Elle ne porte plus aucunement à une quelconque gloire céleste de l’image. L’artiste remplace la dévotion médiévale et ses représentations de connivence par des structures qui font chavirer l’aspect ornemental sous l’effet de charge  qui exalte la vie (terrestre ou non) au sein d’une violence sourde. Une telle approche évacue tout maniérisme afin d’extraire le regard dévot qu’on accorde à l'art afin de le remplacer par un regard plus sacrificiel vers ce qui à la fois devient nocturne et enflammé.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

08/10/2015

Ivresse et pesanteur : l’érotisme selon Erwin C. Dietrich

 

 

Dietrich.jpgErwin C Dietrich au LUFF, 14-24 octobre 2015, Librairie Humus, Lausanne.

 

 

Erwin C. Dietrich fut dès les années 50 un producteur et réalisateur de films ainsi qu’un écrivain. Le natif de Saint Gall a multiplié en tant que metteur en scène ou scénariste des œuvres « particulières » presque exclusivement érotiques et reléguées - parfois à tord parfois avec raison au rang de série B ou X. A partir de la fin des années 60 elles connaissent un certain succès voire un succès certain. Citons « Le ranch des nymphomanes »,  « Le corps et le fouet », «  Sexe au ventre », « Gretchen sans uniforme »,  « Greta la tortionnaire », «  Les aventures érotiques de Robin des Bois ». Sous divers pseudonymes  ( dont Manfred Gregor, Michael Thomas) il a réalisé ou produit lors de ses grandes années jusqu’à 10 films par an et a permis l’éclosion de réalisateurs tels que Jess Franco ou Antonio Margheriti. Le premier n’a pas hésité à le nommer «  le Roger Corman européen »…

 

Dietrich 2.jpgLe Luff propose une exposition d’une trentaine d’affiches de ses films érotiques et d’exploitation qu’il a produits ou réalisés. Le tout  rendu possible par les collections communes d’Ascot-Elite, de la Cinémathèque suisse et de la Fondation F.I.N.A.L.E. (La Fondation Internationale d’Arts et Littératures Erotiques). On peut  rire d’un rire sardonique face à de tels films et leurs affiches. Mais celui-là n’est rien d’autre qu’un tremblement face au dérangement que propose l’œuvre. Par l’érotisme elle a  néanmoins pour fin de nier la mort par un tel jeu. Il dépasse pour Dietrich toute autre activité puisque comme l’écrivait Bataille « La clarté point dans la parfaite ténèbre ».  Touchant à la mystique du péché, le créateur en a fait sa tasse de thé car il sait combien beaucoup y laisse leur temps et leur pensée. L’humanité entière  et voire jusqu’aux abstinents y sont engagés.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

05/10/2015

Philippe Fretz et les fleurs safranées de l’art

 

 

FRETZ BON.jpgPhilippe Fretz, le vestibule des lâches, édition établie par Alexandre Loye et l’auteur, collection Re:Pacific, art&fiction, Lausanne, 2015.

 

 

N’étant pas dans le même monde - quoique baignant dans le brouet commun de l’art – que ses comparses le héros de Philippe Fretz   semble  voir son destin jouer d’avance. Mais par un savant cocktail de vacheries nécessaires l’auteur rend coup pour coup à ceux qui le font victime consentante de leurs prébendes. Dans son périple chaque moment de défaite ou de faiblesse devient celui  d’un ressaisissement intérieur. Peu à peu se posent de vraies questions sur la République des arts. Elle est mise à nu même si elle sait  au besoin sait garder ses slips sales dans ses coffres.

Fretz bon 2.jpgLe roman est rapide. Mais il reste bien  plus qu’une esquisse du monde de l’art dans un Genève (même si la ville n’est pas implicitement impliquée – quoique…) qui veut se situer - du moins selon ses acteurs artistiques de diverses natures) -comme pivot  du monde. « Le vestibule » devient le prétexte à un dégommage  oscillant entre crocs acérés, repli dépressif ou joyeux laisser-pisser. La plume fretzienne cavale : elle fait parler les masques - et ceux-ci crèvent les yeux. La morale n’est pas sauve. Elle n’a d’ailleurs pas grand chose à voir dans ce magma. Chacun - les lâches comme les autres - ont à y trouver place, refuge,. L’humour et la feinte naïveté créent une fragrance particulière.  La divagation devient elle-même le prétexte à un resserrement du récit où les Lucien de Rubempré et les Verdurin des Beaux Arts font florès. Leurs accrocs créent moins des chiasmes qu’une synthèse inédite en une cours abbatial postmoderne. Fretz régale en caressant  autant le vénéneux que le velours. Dans ce roman  allégorique et à clés qui ne cesse de dépoter les dialogues deviennent les fleurs safranées et énigmatiques des cendres des illusions à perdre ou à retrouver.

 

Jean-Paul Gavard-Perret