gruyeresuisse

19/10/2016

Zabu Wahlen : un violon sur le toit du monde


Wahlen.jpgZabu Wahlen, « Roulent leurs eaux à contretemps », art&fiction, coll. Re:Pacific, Lausanne, 256 pages, 2016, CHF 45 / € 30

Zabu Wahlen après avoir enseigné la littérature a opté - tout en continuant à écrire - pour les arts plastiques (tissages, installations entre autre). Sa correspondance de collages avec le peintre Olivier Charles a donné lieu à un superbe livre publié chez le même éditeur en 2008. Dans son dernier livre l’auteure entrecroise deux carnets : celui de William Ritter (1867-1955), père spirituel de Le Corbusier (elle a découvert le manuscrit aux archives littéraires à Berne) et celui de Victorine, son « double ». Le carnet de Ritter rapporte son voyage de 1893 en compagnie d'un prince serbe depuis le nord de l'Albanie jusqu'à Thessalonique. Quant à Victorine elle traverse les Balkans pour trouver un maître de violon capable de lui ouvrir les portes de la musique traditionnelle de cette région. Elle est aidée d'Idilic son ange gardien avec lequel elle passe de ratages en découvertes.

Wahlen 2.jpgA travers ses deux histoires (l’une vraie, l’autre « inventée ») nées de la même recherche d'un maître musical,  Zabu Wahlen accepte le sensible comme source première de l’intuition et de la connaissance. Elle affirme tout autant la force de l’art que de la littérature. Les deux sont fertilisés par des savoirs dont l’origine se perd dans une quasi nuit des temps. Cette double histoire permet en outre la clarification du langage qui est, selon Wittgenstein, isomorphe au monde. Aux pensums logomachiques font place, à travers ces deux carnets, des phrases simples, de courtes propositions pour agencer des arguments. La réduction de la dimension des éléments de pensée facilite leur manipulation et leur contradiction tout en assurant une construction solide de deux éléments épars/disjoints afin d’en réduire les risques de rupture sémantique que pourrait induire l’épreuve et l’écart des temps.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

13/10/2016

Pierre Guyotat : la parole hors des ses gonds

 

Guyotat2.pngPrésenté par leur auteur comme « des jactances et des manifestations de celle ou celui qui veut prendre la place de l’autre », ce livre est le deuxième épisode de « Joyeux animaux de la misère ». En émane le même propos : une « science » de l’esprit et du corps (donc de l’homme), une forme de philosophie de l’histoire et sa « révolution » et le champ de bataille et dépendages des hommes. Ce qui pourrait se nommer « pornographique » ailleurs accentue la vision des limites, les teneurs des actes humains dont les relations causales sont bien différentes ce que la littérature établit le plus souvent derrière ses parapets et paravents. L’imaginaire donne une autre dimension à l’être qui dépasse celle du cœur ou de l’esprit, là où le corps accorde l’impulsion décisive.

Guyotat.pngLes déterminations changent de cap par le langage même. A ce titre le monde et sa sexualité peuvent paraître effrayants mais il y a là une nécessité de comprendre l’humanité actuelle et les millions d’être « qui vivent dans la crasse, au milieu des mouches, des rats, dans la prostitution, et la plus révoltante, la prostitution enfantine, comme on le voit en Asie et dans beaucoup d’autres pays, le nôtre compris ». Guyotat transforme son livre en un assemblage d’une figuration cosmopolite en une unité de lieu (ce qu’il nomme une « mégalopole intercontinentale ») par un verbe sorti de la langue même des héros. Le texte devient une utopie et une réalité où l’auteur réalise une quintessence de la « viande » (Artaud) humaine. Un tel monde est scandaleux aux yeux de la morale (prostitution, inceste, inversions des sexes, sodomies, zoophilie…). Mais il est vécu par les protagonistes dans un état de totale innocence. Et l’auteur de se justifier (si besoin était) : « toutes les grandes découvertes se sont faites par l’imagination. Il y a quelque chose qui apparaît, qu’on saisit comme la mémoire d’un rêve et qu’on retient de toutes ses forces. Voilà comment de grandes choses ont été réalisées ». Guyotat capte l’élan sans chercher de voix médianes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Guyotat, “Par la main dans les Enfers - Joyeux animaux de la misère II”,  Hors série Littérature, Gallimard, 2016

27/09/2016

Rebecca Russo et Georges Henri Rabbath : la flamme d’une chandelle




AAARusso 4.jpgSous la direction de la Genevoise Barbara Polla et de Paul Ardenne, « Les phautomnales » 2016 présentent entre autre le travail de la psychothérapeute Rebecca Russo. Elle est la première à avoir utilisé la vidéo d’art afin d’optimiser les diagnostics et les traitements de ses patients. Elle a ensuite développé cette approche au niveau international en créant « Vidéoinsight » et en publiant de nombreux livres sur ce concept ainsi qu’un cours universitaire. Collectionneuse d’art et fréquentant les galeries elle pousse désormais plus loin la matérialisation de son idée générale : « la vie est art, l’art est vie ».

AAARUSSO_RABBATH_BD_01.jpgAvec le photographe Georges Henri Rabbath elle prouve que chaque instant de la vie peut être un art. De leur travail émane un univers fascinant. La femme semble s’abandonner à la prise comme un jouet. Mais par cet abandon elle fait bifurquer son propre désir afin qu’il s’ouvre à des espaces inédits entre réel et imaginaire. Les photographies montrent combien il est mystérieux de s’envoler, de laisser faire des gestes ignorés et engagés sur l’heure afin d’inventer une provisoire éternité. AAARusso.jpgElles sont aussi sensuelles que subtilement décalées. Le mystère prend des formes ironiquement tendres ou hiératiques. Les corps deviennent des chandelles. Elles se consument selon un cérémonial dérisoirement précieux. Implicitement la sexualité vit de rien, de tout - à savoir de petits bouts d'amour. L'abrasion reste lente. La vision profonde est assourdie au sein d'un rituel photographique sobre, sombre mais néanmoins lumineux.

Jean-Paul Gavard-Perret

« Wake up in Beirut », « Love Stories », Les phautomnales 2016, Beauvais du 7 octobre 2016 au 1 er février 2017.