gruyeresuisse

14/03/2018

Au cœur des ténèbres : F.J. Ossang, « 9 Doigts»


Ossang 2.pngEn dépit de dialogue abondant « 9 doigts » est un film avant tout graphique. Sous forme de thriller post apocalyptique l’œuvre est un huis-clos particulier. Tout commence dans une gare sordide. Le héros la fuit, s’engouffre dans un tunnel, se retrouve sur une plage où un mourant lui remet un document précieux. Des truands le traquent et l’emmènent sur un cargo chargé de polonium.

ossang bon.jpgSoutenu par une photographie noir et blanc en 35 mn superbe quoique non léchée et porté par des acteurs qui jouent le jeu de la dérive à la fois existentielle et langagière le film se perd dans des brumes d’un univers totalement atypique entre fable et série noire. Il y a là des références à Godard et au Conrad de au cœur des ténèbres et à Malcolm Lowry.

Ossang 3.jpgTout est d’une certaine manière ludique au sein d’un amphigourisme volontaire. L’œuvre n’est pas exempte de contraintes et de sévérités. Les portraits se partagent entre l’angoisse et le doute. Chaque personnage semble partir de rien et sauter dans le vide. Une bouillonnante grégarité se dessine sous le signe du mixte et du pluriel.

La narration au-delà ce qui pourrait sembler du capharnaüm exige de la part du réalisateur de l’application, de la précision et de la lenteur. Trop peut-être. Cette astreinte donne l’ossature aux intrigues, vissent les engrenages qui font mouvoir les êtres. Mais au lieu de dérouler les péripéties l’artiste crée une parade grave et militante.

Ossang.jpgLoin du divertissement et du décorum, existe une leçon de cinéma. Le filmique émerge à même les corps en portant à valeur d’icônes des ornières et les misères du monde. L’œuvre d’Ossang reste à ce titre plus expressive et impressive que jamais, précise et ambiguë, décidée et suspendue sans pour autant totalement convaincre. Comme si à la longue le film se perdait lui-même de vue.

Jean-Paul Gavard-Perret

03/03/2018

Barbara Polla : Le don d’e-reine

Polla.jpgA n’en pas douter Barbara Polla étend le cercle de sa famille pourtant riche en femmes. Sa Rebecca est donc un peu elles un peu une de ses filles mais dans le genre cybernétique et troisième dimension. Son nouveau bébé séductrice haut de gamme a de quoi tenir de sa maternelle engeance. Aussi bien sur ce plan que de ses capacités intellectuelles. Etant bio-informaticienne - d’un genre avancé puisque sa science permet de donner vie aux ordinateurs, aux personnages clonés dans les ordinateurs, et aux robots eux-mêmes - elle suit d’une certaine manière les traces maternelless.

Aussi brillante que sa génitrice, sa présence met le feu aux fantasmes masculins comme à leurs neurones lors du « 3ème Congrès international de Bio-informatique du XXIe siècle » de Ravello. L’e-fée, rappelle que le cerveau et l’ordinateur ont des structures bien différentes (d’un côté une certaine logique, de l’autre un amas spongieux) et qu’en conséquence - le ribosome constituant un « relais entre le noyau de la cellule, où se loge l’ADN, et la cellule elle-même » - il suffit pour intégrer la vie dans un ordinateur de s’inspirer du vivant. Comme l’homme sweet homme l’ordinateur doit apprendre les langues, la traduction et la poésie. Dans les deux premiers cas cela semble assez facile. Mais l’auteure farceuse pourrait laisser penser qu’avec la poésie tout risque de se compliquer question matière programmée. De fait ni le lecteur ni ceux qui assistent à la conférence ne peuvent se douter que la partie est quasi jouée...

polla 2.jpgLes femmes chez Barbara Polla non seulement sont sexy mais ont du répondant questions neurones et stratégies. Et Rebecca ne déroge pas à la règle. Autant par goût pour le sexe dit fort (elle adore chez l’homme son membre, sa force physique, sa capacié de pénétration – voire plus si affinités…) elle s’est implantée capteurs et puces jusque dans les parties les plus cachées de son corps, celle que la morale genevoise interdisait jadis de citer. Moyen pour elle de se faire une plus juste idée de qui ils sont, de cloner leur (bel) attribut viril puis le toutim. En parallèle elle transforme les ordinateurs en êtres vivants par intrusion - en lieu et place du système binaire 0-1 - du code ADN. Les voilà capables d’écrire de traduire, d’aimer, et de le dire grâce à la poésie que la mistigrite mystificatrice a inoculée en eux.

Bref entre l’homme et la machine la différence ne semble pas plus épaisse qu’une feuille de cigarette (lorsqu’il était encore possible de fumer). Quant aux capteurs intimes de Rebecca ils consignent sa vie cybernétique, rentrent dans l’autre pour se convaincre de la persistance d’une matière organique. Reste deux question subsidiaires (ou presque…) l’homme-machine qui s’annonce sera-t-il pénétrable ? Aura-t-il de la « matière » ? Apparemment tout semble pouvoir fonctionner et la vie affective, morale et mentale semble plus aisée. Grace à la fée cyber et à l’imbrication de la génétique, de la bionique et de la biochimie les concepts de créativité, d’amour et le libre arbitre deviennent des plaisanteries ou des commodités de la conversation qui prouve à posteriori que le cerveau ne commande rien mais « accommode et complique ». De quoi retourner Descartes et Kant dans leur tombe.

Mais Rebecca ignore les cercueils : mourant deux fois chaque fois elle trouve le moyen avec la technologie qu’elle a peaufinée de reprendre le fil de son histoire mais pas forcément en lieu et place où elle l’a laissée. Il lui suffit de piocher dans les puces et les clones de sa galerie humaine pour modifier les narrations chrnologiques.

polla3.jpgAccroché à ses basques et reluquant ses cuisses, le lecteur suit Rebecca lorsqu’elle s’échappe des jardins de Klingsor et fuit des hackers cérébraux. Il peut l’entendre réciter les plus beaux vers, ceux qui l’ont fait rêver, voire fantasmer et qu’elle trouve toujours moyen d’associer à ses hommes sans pour autant la faire passer pour une fieffée gourgandine. Mais c’est là juste un moyen de s’offrir des vagabondages intellectuels voire sexuels même si l’aspect bestial des second risque de cruellement manquer. Ce qui n’empêche pas de rendre désirable et attirante l’épique doctoresse comme celle qui l’a inventée. Sa créature étant une même ne lui échappe jamais : elle en fait une métaphore, un dystopie moins alarmante que drôle et dont la « troisième vie » semble le modèle parfait.

La poésie y semble le dernier rempart de l’humanisme de troisième type. Et tant que les femmes sont au pouvoir, le monde semble être sauvable et solvable. L’espoir pourrait donc se résumer à un « E-amazones unissons nous ». L’avenir est entre leurs mains. Enfin presque. Car ce qui remplace les fragiles mimines est-il capable de caresses ? Au lecteur d’aller voir. Pour sa part la narratrice semble question caresses ignorer ceux des doutes. Faut-il se méfier d’une telle divinatoire devineresse ?

Jean-Paul Gavard-Perret

Barbara Polla, « Troisième vie », éditions Eclectia, mars 2015

 

27/02/2018

Dans les alcoves du silence : Tania & Lazlo

Tania et Lazlo 4.jpgDans l’œuvre de Tania Et Lazlo tout est feutré mais incisif. Sur ou sous des cocons opalins s’inscrit la rythmique de pulsations en sensations satinées. La brèche enchantée par des échappées de charme se fait bruit de la passion ou huile des attentes au sein de symbiose fantomatique. Chaque photographie est un soupir et rapproche d’instants virtuels mais magiques. Des solitudes bâtissent la fragilité bercée dans un nid de tendresse. Reste une moelleuse histoire énigmatique au milieu d’images surréalistes ou expressionnistes dans lequel l’inconscient a son mot à dire.

Tania et Lazlo 3.jpgLe souffle embrasé se réduit, le cœur se déshabille. Les émotions incandescentes demeurent impassibles sur un fond de vie cachée. La sidération est celle de mouvements hagards venus de l’intérieur dans le « moto spirituale » cher à Dante. Des catastrophes s’insèrent dans des maisons de poupées. Les créateurs italiens ne font pas pour autant dans le lyrisme : demeure une désolation lugubre et médusée. Mais le tout avec une idée certaine du sublime. Le recours au vocabulaire visuel crée un impact physique mais le dépasse pour dire comment circulent les affres de l’affect d’un espoir ou d’une illusion d’optique:

Tania et Lazlo.jpgChaque image est à la fois ouverte et fluide et en même temps tournée vers le retrait. Il existe un arc tendu entre le réel et sa brisure en un réarrangement parfait et théâtral de ce qui fut. Les sentiments, intimes sont dégagés des discours moraux et politiques. A leur l’insistance « profératrice » fait place le recueillement de l’être. Le silence et l’attente y font leur chemin pour prendre le relais des ombres qui se sont tues et des rencontres qui ne sont pas encore advenues. Le seront-elles un jour ?

Jean-Paul Gavard-Perret

Tania & Lazlo, « Le temps d'un silence », Ségolène Brossette Galerie, Paris du 8 mars au 12 mai.