gruyeresuisse

04/01/2014

Les occis maures d’Odile Cornuz

 

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Odile Cornuz, "Terminus et onze voix", L’Âge d’homme, Lausanne

 

 

Odile Cornuz est une des voix les plus intéressantes de la littérature et du théâtre en émergence. La Vaudoise ne drape pas son écriture d’une pompe funèbre même si ce qu’elle écrit n’est pas d’une joie primesautière. C’est d’ailleurs ce qui en fait tout le prix. En dépit de sa jeunesse elle fait de son écriture des tangos argents teints  dans lesquels les deux partenaires ne cultivent pas (trop) d’exigence l’un pour l’autre. Dépeceuse de mats drillés et des hommes qui se veulent trop zélés mais n’en pensent pas moins l’auteure ne tricote pas des manteaux de vision : elle  presse le jus du bas citron des illusions. Dans ces histoires certaines femmes se font carnassières et d’autres renoncent  à tout et donc à la manducation mais gardent un penchant aux partie de jambes en l’air. D’où leur déséquilibre.  Quant aux mâles vue ce qu’Odile Cornuz en pense leurs termes sont minus. Habilement plutôt que de sonder leur âm elle s’intéresse à leurs silhouettes puisque –Valéry le rappela – le plus profond en l’être c’est sa peau. Ce qu’elle montre est tout compte fait plus parlant quece qu’elle cache. D’où cette écriture épi-dermique. Par ses devantures comme ses arrières boutiques s’effacent bien des illusions. Pas besoin pour cela d’une écriture de provocation. Au plus près du réel Odile Cornuz creuse d’Eve et d’Adam les complexes et les habitudes qu’ils soient assis, debout ou à croupetons sur leur tertre.  Sachant les faire parler l’auteur émet  leur bourbe, approche au plus près leur binette. Peu à peu une philosophie se découvre en avançant : la force ne jaillit jamais mieux que de la séparation. Rien ne sert  t’entendre un roux couler à gros flocons. L’homme reste pour l’homme un occis maure même s’il n’attend pas qu’on lui donne la parole. L’auteur l’écrit pour la lui accorder. Il en demeure sans doute bien ébaubi.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 


24/12/2013

Femme et moteur, joie et douleur : Jean Fontaine

 

Jean-Fontaine Bon.jpgExpositions en cours : Musée Ariana, Genève jusqu’au 16 février 2014, Galerie Humus, Lausanne, jusqu’au 15 février 2014.

 

 

 

Plus que quiconque Jean Fontaine sait que seule l'invention poétique permet de prévenir la destruction imminente. C'est pourquoi même lorsqu'il construit ses monstres mi-êtres, mi moteurs par l’entremise de diverses matières il poursuit une visée rédemptrice. Formellement accomplies ses œuvres hissent dans un univers supérieur à celui de la science-fiction telle qu’elle se décline communément. L’ustensile consumériste (le moteur) ne lui a pas échappé mais seule la poésie est en acte dans une statuaire du corps à corps où l'éloquence visuelle, le velouté des surfaces, le mouvement et les directions des formes, le jeu des vides invisibles, la vulnérabilité paradoxale dominent. Les matériaux âpres et durs agencés pour un effet de souplesse et de légèreté démentent leurs composantes.

 

L'aventure est spectaculaire d’autant que le recours à l'acier n'est pas là non plus pour offrir une version post pop du fétichisme de l'objet. L'artiste recherche une économie symbolique des signes de notre époque en les réduisant à l'état ludique  mais où perce  quelque chose de sérieux voire de tragique. Ses hybrides sont  en effet axés sur le vivants bien que liés  aux dures contingences des matières. Néanmoins cette fidélité au matériau est éloignée de la simple compréhension formelle du principe moderniste de la vérité des matériaux. Elle se rapproche davantage des bases du travail d’un Tony Smith mais là où l’américain cultive le minimalisme abstrait Fontaine se rapproche d’une forme de « surréalité ».

 

Chaque « objet » devient un vestige et un état naissant ou, pour reprendre une expression de Giuseppe Penonne, « un point de vie et un point de mort ». L'artiste donne une dimension à la fois heuristique et technique à une recherche productrice d'une connaissance à la fois intime et inconnue. La sculpture reste le champ de fouille à la fois du temps d’où est surgi l'objet manufacturé base pour la sculpture et de celui du créateur dont l’imaginaire anticipe le futur.  Jean Fontaine crée donc des fables pénétrantes, perturbantes, des icônes primitives du futur. Demeure un presque déjà vu mais aussi et surtout un pas encore advenu qui à coup sûr ne peut qu’interroger voire inquiéter.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:17 Publié dans Fiction, Images | Lien permanent | Commentaires (1)

28/10/2013

La reine Blurb et le réalisme époustouflant d’ « art&fiction » à Lausanne

Soirée "art&fiction", La Datcha, Lausanne, 13 novembre 2013, 18 heures.

 

Fretz.jpgPour saluer et fêter la parution des cinq nouveaux titres de sa collection « Re:Pacific » art&fiction n’a pas fait les choses à moitié. Stéphane Fretz et sa bande ont invité une monarque, clone de Belinda Blurb. Le personnage fut inventé en 1907 par un auteur américain afin de faire entrer le « blurb »  (brève phrase ou slogan figurant sur la couverture ou le bandeau - rouge le plus souvent - d’un livre pour le promouvoir) en littérature.

 

A La Datcha de Lausanne Belinda Blurb (sous les traits de Céline Masson) sera la reine de la soirée et trônera sur un siège souverain créé par Flynn Maria Bergmann un des cinq nouveaux auteurs de la collection « Re:Pacific », poète érotique (mais pas seulement) et graffiteur. Pour l’accompagner tous les membres de la maison d’édition seront là ainsi que le croutsillant groupe Cap'n Crunch et sa fanfare d’acufunkture.

 

Il faudra bien cet onguent de royalisme vaudois pour saluer comme il se doit les drôles d’oiseaux que Stéphane Fretz (Monsieur Loyal) et Marie-Claire Grossen (bibliothécaire) présenteront dans - et en guise de cage -  un ancien Bibliobus de la bibliothèque de Lausanne. Manuel Perrin, Zivo & Jérôme Meizoz, joueront les rois de Thulé qui n’ont jamais capitulé, Marisa Cornejo sera, en Médée, la magicienne qui se plait à faire des siennes et Flynn Maria Bergmann en Ken rilkéen dont l'écriture titille et trouble le puritain.

 

fretz 2.jpgLa soirée s’annonce donc sur les meilleurs hospices. Rouge aux lèvres et noirs aux cils seront de rigueur même si pour les imbéciles cela rend les filles étrangement faciles. Mais pour rentrer dans le théâtre élisabéthain que propose Stéphane Fretz et les siens rien n’est inutile. Ce sera donc là une manière exquise de saluer des livres qui seront un jour des prodiges. La cuvée 2012 l’avait déjà prouvé celle d’aujourd’hui se marie parfaitement avec son aînée. On attend donc les enfants de Plotin qui viendront bénir d’eau de rosse cette marée terrestre de littérature et d’art remplie de talent et d’évasion pour les condamnés que nous sommes.

 

Jean-Paul Gavard-Perret