gruyeresuisse

27/11/2021

Les hallucinations de Leyla Goormaghtigh

Goor.jpgLe profil psychologique de Leyla Goormaghtigh devient et si l'on peut dire à la mode. Elle est en effet diagnostiquée bipolaire. Et cette appétence pour surcompressions et décompressions est très prisée dans les milieux intellectuels. Ce qui n'empêche en rien la Genevoise de souffrir en des sauts où alternent manies voire  illuminations d'un côté et dépressions, ruminations de l'autre. Elle vécut six années dans cette navigation à perte de vue entre visions mystiques et hallucinations cauchemardesques.
 
Goor 2.jpgAinsi possédée elle pouvait se réveiller dans le corps d’un autre :  meurtrier, un monstre, une sainte. Néanmoins ces images mentales demeurées tues et cachées l'artiste et écrivaine arrive soudain à les émettre en quelques jours par une série de dessins au crayon gris et de couleur. Le processus se précise ensuite de longues années. D’autres dessins viennent s’ajouter au corpus initial, et des sujets empruntés à l’histoire de l’art, au cinéma, à la poésie
 
Goor 3.jpgDans ce livre de Leyla Goormaghtigh par effet de "pans" une intériorité ouvre ses profondeurs. Chacune possède des « corps » vibrants, leur solitude, leur mutisme. Celui-ci  trouve enfin un moyen de se « dire », de se montrer  dans une effervescence presque liquide. L'auteure trouve ainsi un moyen de soigner son trouble en cette production de visions mais aussi d'explication. Cette analyse pratique lui fait explorer divers langages et genres. Entre une sorte d'heroic-fantasy et aussi une forme de réalisme. Entre anecdote et monstrueux, l'existence est à la fois mise à nue et revisitée. L'angoisse soudain est bousculée car sa matière vive soudain médiatisée par l'art rationalise l’incongru, "traduit l’autre dans le langage du même". L'altérité de l'ailleurs rencontre le connu chez une auteure qui à bien des égards devient notre semblable, notre soeur.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Leyla Goormaghtigh, "Je suis la nuit", coll. Pacific, art&fiction, Lausanne, 5 novembre 2021, 120 p., CHF32.00
 

12/09/2021

Bruno Dumont : bienheureux les pauvres d'esprit

Dumont.jpgBruno Dumont accueille et promeut l’impudeur du mauvais goût, la trivialité du sublime,  la bouffonnerie de l’idiotie. Les guignols prennent  de guingois l'image, les dialogues, les choses et les personnages.
Bienheureux les pauvres en esprit, les rouleurs de biscottos, les don juan d'autos tamponneuses, les arpenteurs de remblais, les promeneurs des ramblas qui mènent à la mer. Le royaume des dieux leur appartient et qu'importe les suffrages humains même si leur idiotie est exceptionnelle.
D’un côté Jeanne d'Arc et Péguy. De l'autre le grotesque et le cochonné. Tout semble bricolé mais tout est parfaitement conjugué pour extraire l'art du réalisme et du psychologique. Le cinéma de consommation vrille sur lui-même. La comédie elle-même est consumée.
Dumont 3.jpgGloire au kitsch des plaines, hourrah à l'oratorio des campagnes dans ce qui rend tout lyrisme cagneux lorsqu'il est humain. La dérisoire fait radieuse la spiritualité. L'inverse est vrai aussi. Jeannette marche ridicule et grandiose, les policiers boitillent là où en voiture le fidèle et osseux Carpentier joue les cascadeurs. Quant aux ecclésiastiques (possiblement pédophiles) et aux politiques  et gradés ils sont inaudibles tant leurs discours diffusés nous arrivent en éclats découpés dans le paysage.
D'où l'exception Dumont : il profane le profane, divinise le divin  mais rend opaques voire dégrade ceux qui se mêlent de l'un comme de l'autre. C'est sa manière de nous rappeler qu'il ne s'agit plus d'ignorer que nous ne sommes en somme tout entiers de corps et d'âme bêtes de somme.
Les personnages - pas forcément "agrégables" - vivent néanmoins en duo pour se tenir l'un l'autre tant bien que mal. Ce n'est plus l'image qui saute mais ceux qui sont dedans et y trébuchent. Il en va de même des phrasés déphasés aux articulations surprenantes.
Dès que ça bouge ou parle il y a au moindre dos d'âne des casses. La forme homogène de la représentation filmique multiplie des contenus hétérogènes. Les parcours supposent des suites de cul de sac, des halètements de non-sens.  D'où ces multiplications de désarticulations réarticulées le plus souvent dans des répliques faites sinon pour ne rien dire du moins pour enfoncer des portes ouvertes.
Dumont 2.jpgLe Bronx est dans la Picardie et ses sites. Ils deviennent moins des paysages que des amorces de scènes et bribes de pensées toujours plus ou moins déplacées. Ce qui n'empêche pas que chacun garde une certaine allure. Il y a ceux qui marchent trop rigides et ceux qui semblent enroulés sur eux-mêmes. Les seuls effets de réels sont les accidents imprévisibles qui font peu à peu coaguler l’inéluctable dans un espace-temps où il reste toujours difficile de prévoir ce qu'il peut engendrer.
Bref, Dumont récure le cinéma. Il fait dans son art du Jarry plus que du Ponge. Ses films sont des almanachs décervelés mais impeccables dans leur coté salement classieux. Chez lui la basse-cour n'est jamais symbolique. Elle s'égosille sauf lorsque le crateur scénarise les grandes voix des volailles médiatiques comme dans "France".
Pour le reste il fait du Groucho Marx tout en restant Bruegel. Il vole dans les plumes du cinématographe sérieux. C'est un Bresson  version plus cambrée du mollet et de la tige. La gravité, au bout du compte, est celle du jeu de mot et de l'image crudité.

Jean-Paul Gavard-Perret

05/09/2021

Bruno Krebs : allers et retours

Krebs.jpgMême si le virus qui saisit le monde de l'aventureux est autrement plus acerbe que le Covid. Le poète déplace les lignes de fuite en une succes­sion de moments entre dérision et déraison. Se conjuguent entre les vivants et les morts, bien des légendes. Elles roulent leurs chimères dans les aiguillages de l’insomnie.
 
Le burlesque est le meilleur contre-poison à cette épopée fantasmagorique où l'amour lui-même qui n'est pourtant pas traité à la va vite peut être parfois renvoyé à une plaisanterie de derrière bien des fagots. Le tout au nom du Père qui n'est hélas plus aux cieux mais continue à embrigader le marmot marmottant en un jeu de dédoublement où le monde dis­paru méta­mor­phose le vivant. Mais la langue de Krebs trouent toujours  fantasmes et réalité d'un délice pervers.
 
Krebs 2.jpgSur les îles les plus éloignées, les mots se chu­chotent dans l’écume de leur plage. Le lec­teur entend les accords dans le chant des sirènes, il écoute gémir les grands voiliers et les radeaux qui craquent entre gorgones ou succubes. Elles volent le trident de Nep­tune et les cordes au pos­sible. En leurs improbables vies et contre-vies les personnages agissent en divers mensonges. Ils sont indus et impurs, insolubles et ignés là où quelquefois le mal et le mâle agissent sans l'avoir voulu pour disjoindre les causes de leurs effets.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Bruno Krebs, "Styx", coll. "Littérature", L'Atelier Contemporain, Strasbourg, 2021, 296 p., 20 E..