gruyeresuisse

14/04/2018

Stéphanie Quérité au pied du mur

Quetite.pngDans tout livre il s’agit de savoir qui « parle ». Et ce qui se parle au sein de la langue et dans la confrontation aux autres langues. Il convient en plus de s’interroger de quoi toutes les langues répondent dans leur génie comme dans leur impuissance là où la souveraineté du sujet reste problématique.

L’objet de « L’Hésitation » est d’en trouver les indices pour savoir comment un corps mort se transforme en bouée du même nom. Dans ce but le livre s’emplit de multiples couches : l’auteure se jette dedans, dehors, en un retour, un revenir, un ressentir pour atteindre un double qui ramène à soi-même. Et ce même s’il existe toujours vis-à-vis de soi et des autres une distance qui vient forcément nourrir les fantasmes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Stéphanie Quérité, « L’hésitation », coll. « Les carnets du noctambule », Editions Marie Delarbre, Grignan, 2018, 21 E..

24/03/2018

Astrid Chaffringeon et Claire Morel : les oursins dans le caviar

Chaffringeon.pngIl est des régions où l'on vient a priori jouir du bonheur de vivre dans des paysages édéniques. Mais c'est là où les choses se gâtent. Tout est possible. Même le pire. Et Astrid Chaffringeon le dénonce - avec l'aide des dessins superbes et métaphoriques de Claire Morel et dans un roman politique - une volonté liberticide de pouvoirs politiques, immobiliers, maffieux qui se moquent de l'humain.

Entre pleins et déliés l'auteur choisit une radicalisation pour dénoncer les jeux de dupes qui font le bonheur des profiteurs. Avec son écriture précise, descriptive, l'auteure dénonce la réalité du monde tel qu'il est au sein de magouilles. Elles ne sont pas propres à la Corse. Mais le lieu devient une sorte de microcosme d'un mal plus général des sociétés. L'anéantissement de la plus élémentaire justice  et du respect de l'humain au nom d'intérêts répugnants.

Chaffringeon 3.pngPour ceux qui créent implicitement la mort d'un monde, il n'existe néanmoins pas d'oursins dans leur caviar. Sans cornes et oreilles pointues ils sont "actés" par des motivations qui s'arrêtent à leur pure satisfaction sous forme le monnaie (c'est peu dire) rarement trébuchante dans leurs poches. Leurs intérêts sont meurtriers mais ils en ont cure. Ils ignorent les communautés (ilotes ou non) mais s'ils s'en servent parfois pour se chauffer la gorge comme leur propre planche à billets.

Jean-Paul Gavard-Perret

Astrid Chaffringeon et Claire Morel, « Chambre avec vue », Editions EDL (Eléments de langage), Bruxelles, 2018.

14/03/2018

Au cœur des ténèbres : F.J. Ossang, « 9 Doigts»


Ossang 2.pngEn dépit de dialogue abondant « 9 doigts » est un film avant tout graphique. Sous forme de thriller post apocalyptique l’œuvre est un huis-clos particulier. Tout commence dans une gare sordide. Le héros la fuit, s’engouffre dans un tunnel, se retrouve sur une plage où un mourant lui remet un document précieux. Des truands le traquent et l’emmènent sur un cargo chargé de polonium.

ossang bon.jpgSoutenu par une photographie noir et blanc en 35 mn superbe quoique non léchée et porté par des acteurs qui jouent le jeu de la dérive à la fois existentielle et langagière le film se perd dans des brumes d’un univers totalement atypique entre fable et série noire. Il y a là des références à Godard et au Conrad de au cœur des ténèbres et à Malcolm Lowry.

Ossang 3.jpgTout est d’une certaine manière ludique au sein d’un amphigourisme volontaire. L’œuvre n’est pas exempte de contraintes et de sévérités. Les portraits se partagent entre l’angoisse et le doute. Chaque personnage semble partir de rien et sauter dans le vide. Une bouillonnante grégarité se dessine sous le signe du mixte et du pluriel.

La narration au-delà ce qui pourrait sembler du capharnaüm exige de la part du réalisateur de l’application, de la précision et de la lenteur. Trop peut-être. Cette astreinte donne l’ossature aux intrigues, vissent les engrenages qui font mouvoir les êtres. Mais au lieu de dérouler les péripéties l’artiste crée une parade grave et militante.

Ossang.jpgLoin du divertissement et du décorum, existe une leçon de cinéma. Le filmique émerge à même les corps en portant à valeur d’icônes des ornières et les misères du monde. L’œuvre d’Ossang reste à ce titre plus expressive et impressive que jamais, précise et ambiguë, décidée et suspendue sans pour autant totalement convaincre. Comme si à la longue le film se perdait lui-même de vue.

Jean-Paul Gavard-Perret