gruyeresuisse

26/01/2019

Garance Hayat et les tyrans

Hayat bon.jpgCertains textes conduisent hors de tout confort. Ils ne résistent pas au bruit du monde mais le font hurler. C'est le cas de celui de Garance Hayat. La voix est des plus nette dans ce "témoignage fictif" où tout balance entre le réel et l'imaginaire les plus oppressants. Awa y répond à l'injonction de l'auteure : "Comme chaque année de janvier à avril, je ne dors plus. Je fais des cauchemars (...) La dernière fois que j’ai foulé la terre de mon pays, j’étais debout devant une fosse gigantesque."

Hayat.jpgUn voyage au pays de l'enfer au sein d'un "océan de corps agonisants" focalise l'attention. Celles et ceux qui lisent acquièrent immédiatement un sens de communauté avec Awa. Et l'auteure devient mémorialiste de l'existence de son propre miroir. Sans s'échapper du cercle de l'intime elle produit une vision choc là où exista jadis une terre mère nourricière, un berceau de la civilisation.

Hayat 3.jpgLe ruban lumineux des mots simples mais parfois insoutenable  appelle à une restructuration. Ceux-là ne se veulent pas consolation de la pensée : ils ouvrent une boîte de Pandore. En proposant la réflexion en lieu et place d’une réponse toute prête l'auteure affronte une histoire et sa vision. Les mots échappent par la crevasse des nouveaux génocides sous le soleil de tristes tropiques face à l'indifférence du monde qui ne veut ni écouter ni regarder.

Jean-Paul Gavard-Perret

Garence Hayat, "Jamais loin des barbares", Derrière la Salle de Bains, Maison Dagoit, Rouen, 2019, 6 E..

 

21/01/2019

Le vide et le plein : Dominique Wildermann

wildermann bon.jpgLa série "Nobody knows" et "Anna" crée une ouverture ou un abyme sur une psyché (fantasmée ?) à travers une narration où la femme est multiple et une, présente et disparue. Le tout dans la mise en scène d’une hantise : celle que crée l'ancienne locataire de l'appartement où vit désormais la photographe. Dominique Wildermann entreprend la portrait de cette inconnue.

Wildermann 4.jpgElle interprète le personnage d’Anna jeune en mêlant sa présence avec celle d’un modèle de trente ans son aînée. La différence d’âge crée un étrange chant entre rêve et dérive, attente et présence. Le tout dans une beauté où le corps dit âgé révèle un charme particulier. Dominique Wildermann pose sur lui un regard amoureux. La femme et son modèle partagent une proximité : fument, prennent un bain ou se maquillent ensemble. Chaque scène est superbe.

Wildermann 2.jpgLes ombres ne paraphent pas les choses. Un résurrection par effet de double a lieu. L'artiste est elle-même avec cet autre dont elle sent la présence. Son esprit oscille dans les images qui mêlent les temps. Le corps se retourne sur un autre corps. Une mémoire visuelle récolte ce qui ne s'est pas forcément passé comme Dominique Wildermann le raconte. Mais elle est portée vers ce corps plus âgé et érotisé dont elle recueille des fruits d'amour. Celle qui n'est plus là d'une certaine manière n'a pas bougé en ce qui vient et ne peut se nommer.

Jean-Paul Gavard-Perret

Dominique Wildermann , "Anna" et "Nobody knows", ENSSIB, Villeurbanne et Galerie Domus, Université Claude Bernard Villeurbanne, du 22 janvier au 25 février 2019.

11:51 Publié dans Femmes, Fiction | Lien permanent | Commentaires (0)

10/12/2018

Albert Watson : femmes entre elles - mais pas seulement

Watson.jpgPour le nouveau calendrier Pirelli Albert Watson propose un conte autour de quatre femmes déterminées à réaliser leurs différents désirs. Mois après mois, une suite de photogrammes est incarnée par Gigi Hadid, Julia Garner, Misty Copeland, Laetitia Casta et les mâles qui les accompagnent. Pour fêter cet évènement annuel le photographe a présenté au Pirelli HangarBicocca de Milan, 40 clichés en noir et blanc où transparaît sa passion pour le 7ème art. Afin d'aborder le projet du calendrier, Watson s'est demandé comment proposer une autre expérience photographique que celles de ses prédécesseurs. Il a choisi des narrrations plus que de simples portraits. Chaque prise se veut un "arrêt sur image" pour donner une profondeur de vue sur l'existence "objective" de ces quatres modèle.

Watson 2.jpg  Son intention est de réaliser un rêve autant personnel que celui des quatre femmes. Chacune, précise l'artiste "exprime son individualité, le but spécifique vers lequel tend sa vie, sa manière toute personnelle de faire les choses". Gigi Hadid le prouve : séparée depuis peu de son compagnon, elle vit seule dans une tour de verre. Alexander Wang partage en confident sa solitude et sa mélancolie. Julia Garner interprète une jeune photographe avide de nature et aussi d'un autre type de solitude. "Elle incarne une photographe botanique" écrit Watson. Listy Copeland et Laetitia Casta matérialisent d'autres rêves : ceux de la danse pour l'une, de la peinture pour l'autre (ce qui ramène le modèle à sa vraie vie puisqu'elle consacre de plus en plus de temps à ses propres travaux artistiques).

Watson 3.jpgDans un Miami quasi tropical quatre rêves se dessinent mais toujours avec le respect implicite du cahier des charge du calendrier Pirelli : l'érotisme. Il frappe ici par sa fluidité, sa simplicité, sa splendeur. Nous semblons parfois peu éloignés d'un "Rivage des Syrtes" mais où les "Jardins Statuaires" deviennent celui d'un plasticien particulier : il garde toujours la volonté consciente du flux narratif là où le nu reste formellement fondamental.

Jean-Paul Gavard-Perret

Albert Watson : "Dreaming", calendrier Pirelli 2019