gruyeresuisse

25/02/2018

Claire Liengme et la poétique du quotidien

Liengme 2.jpgClaire Liengme poursuit une quête originale entre sa Suisse natale et l’étranger. Partout elle capte des instants, collationne des photographies trouvées, monte des diaporamas et crée des cartes postales sur la vie dont elle récupère des fragments et des restes parfois absurdes ou éphémères ou des histoires ordinaires. De tels choix figuraux intempestifs engendrent des réflexions fondamentales sur les espaces, la vie quotidienne. L’anecdote n’est jamais décorative mais significative. Existent une critique implicite du monde tel qu’il est mais aussi la mise en valeur de l’immédiateté et du passage.

Liengme.jpgCela permet de transfigurer des lieux « communs » de la société. Il ne s’agit pas de tromper le regard mais de reconsidérer l’espace en des ambiances ironiques.

 

Liengme 3.jpgL’illusion créée par l’artiste fait écho au leurre d’un système intenable fondé sur la vie à crédit. Le langage plastique devient une lame de fond face aux surfaces incolores du monde. Parfois l’artiste réintroduit de manière parcimonieuse une présence humaine : une lumière filtre d’une fenêtre. Mais la beauté n’a rien de lisse. Elle renvoie à une série d’ambiguïtés soulignées tant par les sujets qu’à ses formes. On y voit s’écouler les heures et les jours. Et tout ce qu’il en reste en des fragments d’histoires à recomposer.

Claire Liengme, « 4 artistes jurassiens », Musée Jurassien des arts de Moutier, du 10 mars au 11 novembre 2018.

24/02/2018

Amanda Charchian : le désir et ses formes

Charchian 2.jpegLes créatures d’Amanda Charchian ne créent pas le vice mais le jour. Et elles n’ont pas besoin de vin pour fomenter l’ivresse : elles se suffisent à elles-mêmes avec parfois un serpent attaché à leur ventre. Les fruits encore verts du corps sont là et parfois se partagent en divers types d’amour que la photographe décline pour étancher une soif, une folie ou simplement la volupté.

 

Charchian 3.jpegLe langage touche jusqu’aux lèvres des jeunes filles surprises dans leur concentration. Parfois le regard est à l’image mais parfois celui de voyeur est absorbé par d’autres plans impeccables ou élégamment parodiques selon des domiciliations hallucinées qui excluent l’anachorèse. Il est vrai qu’on est là en Californie du Sud et non dans le Middle-West. Ici des recluses s’apprivoisent dans leurs sanctuaires le cœur battant.

Charchian.jpegEt si Platon faisait de l’effroi le premier présent de la beauté ; Amanda Charchian prouve le contraire. Le corps resplendit au soleil. Et ce n’est pas parce que la photographe a ôté le voile qui la cache que la beauté se transforme en bête. Le désir rode  sans problème dans des intrigues narratives où tout demeure en suspens et impliquent divers types d’imbrication sous forme d’instants condensés.  Les alcôves n’ont pas besoin d’être chauffées. Le feu couve sur la langue et le soleil devient le dieu voyeur d’outrages mesurés.

Jean-Paul Gavard-Perret

22/02/2018

Du dévoilement à l’hypnose – Mona Kuhn

Kunh 2.jpgMona Kuhn, dans série "Bushes and Succulents", alterne des photos de coraux et de femmes nues. L'objectif : souligner la perfection des lignes et créer au-delà de l'apparence "réaliste" de véritables visions du merveilleux. La photographe reprend la problématique Georgia O'Keefe et ses peintures florales. Sa série devient une célébration particulière du féminin en le poussant sinon vers l'abstraction du moins la métaphore.

Kunh 3.jpgLes nus proprement dits, dans leurs traitements techniques métalliques, rappellent les expérimentations d'un Man Ray et représentent selon l'artiste une réponse à certains courants féministes. Il en va de même avec les coraux. Ils offrent à l'intimité un biais astucieux à ce que la chair ne pourrait suggérer. Le saut dans l'éros prend par voie de conséquence une dimension poétique. La vulve y apparaît loin de la chair. Mais cette distance n'a rien d'un mouvement de recul et d'anachorèse. Elle fait le jeu de la proximité. Le sexe y devient un corps imagé et invaginé par illusion d'optique..

Kunh 1.jpgLe sexe féminin vu de près n'est donc jamais offert tel quel mais "re-présenté" afin de dépasser les limites libidinales ou les désynchroniser de leur objet. Le corail porte donc secours au féminin afin que le plaisir visuel se détache du désir. Se produit une "déformation" insoluble au fantasme. Elle permet une émotion plus sophistiquée. Et la femme acquiert une autre beauté : celle d'un mystère hypnotique. Sa nudité devient princeps : elle est moins sexuelle que génésique.

Jean-Paul Gavard-Perret