gruyeresuisse

01/03/2018

Eve Beaurepaire : panique à bord

Beaurepaire.jpgEve Beaurepaire ne cherche pas à donner à l’art des habits éblouissants. Ceux-là ne sont fait que pour des cérémonies funestes qui sentent le sapin ou le caveau. La discipline de l’artiste est plus radicale et vivifiante. Elle tient de la prédation des images admises et des idées reçues au service d’un certain ordre que la plasticienne refuse.

Beaurepaire 2.jpgL’art devient donc échancrure mais il ne faut surtout pas mépriser une telle façon de l’envisager et de le dévisager. Exit les parures. Il s'agit de tout montrer et surtout ce qui semble un rien afin que de l'image jaillisse une force ou un souffle. Le trajet visuel trouve une voie aussi radicale que poétique. Preuve que le degré de dignité de l'art n'est pas toujours où certains magister l'ont placé. En croyant proposer des éruptions volcaniques ils laissent un champ couvert de cendres.

Beaurepaire 3.jpgLa créatrice ne s’emplit pas les mains de cire mais ne méprise aucune manière d’envisager l’art. Elle avance sans clôture ni balise, ose raccourcir, allonger, explorer les marges, bref corriger les tirs qui font raisonner des bravos futiles. Dans Kraken elle préfère ouvrir les marges et ignorer les colonnades. La vie redouble en une telle activité. Celle-ci n’a rien d’obséquieuse : elle contraint à un autre regard et une autre emprise pour laisser resplendir l’inconnu par un travail volontairement déceptif mais actif. La vieille dépendance d’esclaves des images fait place à ce qui pour certains tient d’un manque panique.

Jean-Paul Gavard-Perret

Eve Beaurepaire et Benoît Aubard, "Kraken", Shuttle 19, du 10 au 23 mars 2018.

28/02/2018

Les regards de Silvia Bächli

Bachli 3.jpgSilvia Bächli, « Arts lointains si proches dans le regard de Silvia Bächli », Musée Barbier-Mueller, Genève du 20 mars au 28 octobre 201.


Maîtresse du minimalisme, Silvia Bächli cultive aussi une forme non seulement de poésie manifeste mais d’un humour pour jouer avec le voyeur selon un retour à des visions primitives et nettes. L’artiste fait jouer ses propres œuvres avec celles des arts premiers qu’elle a choisies dans les réserves du musée. Se dévoile une zone d’éternité, une famine douce mais éclatante, une mélodie des profondeurs cachées. Rien ne résiste au regard et ce, qu’une porte soit ouverte ou fermée.

Bachli.jpgChaque œuvre dit la vraie vie et tisse bien des lignes. Le regard de Silvia franchit les lignes d’ambres sans imprécations, dégoûts ou vertiges frelatés mais pour des risques plus sûrs. Ici la vision se fait tactile, preuve que les dieux premiers ne sont pas morts. La créatrice les fait surgir à toute épreuve et sans désespoir de cause. Nul élan n’est noyé. Du cachot des crânes un feu perdure au sortir d’un toril de peau et d’os. Il brûle en un espace dégagé dans le pari fou d’une transcendance entrée en combustion.

Bachli 2.jpgDu plus lointain les regards et les œuvres émettent leur magnétisme, les masques fondent et des gouaches de l’artiste jaillit un monde qui quoique nous appartenant plus devient vivant pour donner chair aux remontées d’abîmes. En cette confrontation, l’art rappelle que les plus vieux rêves ne sont pas fait pour mourir : ils courent dans les œuvres dans "l’enfin là" d’un infini.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

27/02/2018

Dans les alcoves du silence : Tania & Lazlo

Tania et Lazlo 4.jpgDans l’œuvre de Tania Et Lazlo tout est feutré mais incisif. Sur ou sous des cocons opalins s’inscrit la rythmique de pulsations en sensations satinées. La brèche enchantée par des échappées de charme se fait bruit de la passion ou huile des attentes au sein de symbiose fantomatique. Chaque photographie est un soupir et rapproche d’instants virtuels mais magiques. Des solitudes bâtissent la fragilité bercée dans un nid de tendresse. Reste une moelleuse histoire énigmatique au milieu d’images surréalistes ou expressionnistes dans lequel l’inconscient a son mot à dire.

Tania et Lazlo 3.jpgLe souffle embrasé se réduit, le cœur se déshabille. Les émotions incandescentes demeurent impassibles sur un fond de vie cachée. La sidération est celle de mouvements hagards venus de l’intérieur dans le « moto spirituale » cher à Dante. Des catastrophes s’insèrent dans des maisons de poupées. Les créateurs italiens ne font pas pour autant dans le lyrisme : demeure une désolation lugubre et médusée. Mais le tout avec une idée certaine du sublime. Le recours au vocabulaire visuel crée un impact physique mais le dépasse pour dire comment circulent les affres de l’affect d’un espoir ou d’une illusion d’optique:

Tania et Lazlo.jpgChaque image est à la fois ouverte et fluide et en même temps tournée vers le retrait. Il existe un arc tendu entre le réel et sa brisure en un réarrangement parfait et théâtral de ce qui fut. Les sentiments, intimes sont dégagés des discours moraux et politiques. A leur l’insistance « profératrice » fait place le recueillement de l’être. Le silence et l’attente y font leur chemin pour prendre le relais des ombres qui se sont tues et des rencontres qui ne sont pas encore advenues. Le seront-elles un jour ?

Jean-Paul Gavard-Perret

Tania & Lazlo, « Le temps d'un silence », Ségolène Brossette Galerie, Paris du 8 mars au 12 mai.