gruyeresuisse

22/04/2016

Annabelle Boyer et les Eva-naissantes


Boyer 2.pngAnnabelle Boyer, « Eve », du 20 avril au 18 mai 2016, Corridor-Elephant, Paris (www.corridorelephant.com)


Boyer 7.pngTravaillant en argentique, avec un boitier Hasselblad, l’artiste privilégie le format carré. Elle opte pour le film Ektachrome Velvia 50 de Fujifilm car précise-t-elle « il possède un rendu fort en contraste, une belle saturation des couleurs ainsi qu’un grain film inexistant. La couleur fait partie de mon tempérament fort et mélancolique ».

Ces deux aspects psychologiques de la créatrice apparaissent dans ses « Eve ». En dépit de leur côté relique Annabelle Boyer ne discute pas avec des spectres : elle les quitte en les accouchant. Aux corps - et paradoxalement puisqu’ils restent dans le silence - la parole ne manque plus. Ils font mieux que la prendre : ils la montrent. Chaque œuvre devient le moment de l’opération (ouverture) pour atteindre la complétude qui porte en elle la cruauté natale de la souffrance.


Boyer.pngC’est une invention pure. On fit croire à l’artiste qu’elle était impossible : heureusement elle n’en a pas tenu compte. La base de sa création est le corps avec ses morceaux de Lucifer et d’Ange. Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser le corps n’est plus supplicié, écorché. L’esprit sort par le ventre car il a besoin d’espace, de rencontre. Il ne se complait pas en lui-même. Le corps débonde l’esprit avec en hommage collatéral non la Vierge mais Eve. La photographe fait entrer des flux d’existence.

Boyer 5.pngDès lors ces « Eva-naissantes »lancent des coups de dés. Elles font trembler les sphères d’en bas, la terre d’en haut. C’est un moyen de mettre, par ce capharnaüm, le bon ordre dans les vieilles casseroles de notre civilisation et d’obliger à chercher où est le corps, le « vrai », où sont sa sensibilité, son être.


Jean-Paul Gavard-Perret

19/04/2016

Marie-Luce Ruffieux : les mots et les choses

 

Ruffieux.jpgMarie-Luce Ruffieux, « La nageoire de l'histoire » Contrat-Main, Toulouse, 2016, « Beige », Héros Limite, Genève

La Lausannoise Marie-Luce Ruffieux est une écrivaine et plasticienne. Son travail se décline sous forme de textes, de lectures, de performances, de vidéos et d’installations. A peine âgée de 25ans elle a publié en 2009 un livre remarquable aux Editions Héros-Limite (Genève) : « Beige ». Le titre était le parfait miroir d’un texte qui fait langue sans pour autant croire toucher le réel. En surgit une vitrification qui prouve qu’entre soi et le monde, l’écriture et le réel existe une distance d’autant plus en abîme que sous effet de « vitre » et de transparence tout semble pouvoir se saisir.

Ruffieux2.png"La nageoire de l'histoire" est le texte scandé au cours d'une performance donnée en 2015 à l'occasion de l'exposition Draw the line (« Urgent Paradise », Lausanne). Existe là encore une sorte de dérive en état aqueux d’où surgissent des « dégâts magiques». Ces deux mots symbolisent l’essentielle d’une quête où tout reste « sous » le langage. Par retour il produit bien plus qu’un effet de réalité : il donne une image qui postule à une préhension sans cesse différée mais vers lequel il tend. Une maturation lente suit son cours. Bref, de l'argile de la langue Marie-Luce Ruffieux fait jaillir « du » corps selon des cérémonies où le langage se conjugue à la voix qui l’incarne. L’auteure devient le bougeoir vivant ou en suspension sous feulements et courbes. Elle crée une poésie en émulsion. L'éloge de la vie se fomente dans la moiteur de sa chair dont rien pourtant ne sera "dit".

Jean-Paul Gavard-Perret

 

18/04/2016

Madeleine Jaccard : l’arachnéenne

 

Jaccard.jpgMadeleine Jaccard, "Ode an die Flause", au "9a" de Berne, Avril 2016 et "installation", au "Café Hasard" de Bienne, avril-juin 2016.

Par effet de filtrages et répétitions les œuvres de Madeleine Jaccard illustre comment la vie se « tisse ». L’artiste crée d’immenses « toiles d’araignées » qui emprisonnent le monde entre figuration et abstraction. L’art perd sa fonction première de fétichisme pour revenir à l’esthétique en des linceuls et scapulaires imprimés et propices à des cérémonies secrètes où l’être est sans cesse recherché comme s’il voulait se retrouver ou chercher l’araignée qui au lieu « de filer un mauvais coton» crée des visions poétiques. La question de l’être demeure donc ouverte là où des histoires filées créent des forêts hantées comme dans une pièce de Shakespeare.


Jaccard 3.jpgLa vie se réfléchit de manière aussi vibrante qu’opaque, claire que floue. Au vacarme assourdissant des œuvres pétards, l’artiste préfère le « moriendo » car il est plus incisif. Les dessins créent une mythologie qui, au sein de la répétition, s’enrichit toujours de nouveaux éléments selon un filage particulier et des réseaux enchevêtrés mais parfaitement clairs. L’œuvre s’apparente à des traits dessinés dans l’espace. Leur accumulation va jusqu’à faire écran à la vision mais génère tout autant une dimension sculpturale. Nous sommes emportés dans un rêve et une fascination. Le désir y prend d’étranges proportions, séquences après séquences. Les regardeurs sont plongés au sein d’une communauté étrange. Ne subsiste aucune sollicitude sécurisante là où pourtant pointe une tranquillité apaisante.

 

Jean-Paul Gavard-Perret