gruyeresuisse

14/08/2016

Isabelle Sbrissa la Mécrivante

 

Sbrissa.jpgIsabelle Sbrissa, « Produits dérivés, Reverdies combinatoires », 2016, Le Miel de l’Ours, Genève

 

La mécrivante Isabelle Sbrissa s’en donne à corps joie. Preuve que la poésie est une « trahition » qu’ont appelée de leurs vœux Prigent et Federman. Comtesse aux pieds nus, la poétesse ouvre des hangars lunaires. Aucun trou de mémoire ne peut effacer le sillage des sentiments ou des coups de pieds qu’elle porte à la langue. Son stylo est sa pelle, elle soulève, désencombre, libère afin d’offrir par la bande une dénégation de diverses tragédies.

Sbrissa2.jpgLa poésie prend à la gorge ou fait rire à gorge déployée selon divers points d’incandescent en un voyage mental dans l’obscur à la quête moins de la lumière que de l’heure blanche où l’on cherche du regard une ligne à laquelle se tenir et où les mots s’enroulent autour d’une poulie qui couine. Preuve que la poésie en ne prétendant à rien prétend à tout. Que faire alors sinon de suivre la corde du puits de sciences interdites de la créatrice ?

Jean-Paul Gavard-Perret

 

13/08/2016

Face à ce qui se dérobe : Annabel Aoun Blanco


Annabel 2.pngAvec Annabel Aoun Blanco l’image est moins matrice que « trou » fondateur d’un vertige existentiel ou non existentiel. L’artiste crée un espace où le vide se déploie : sa théâtralité n'est pas spectaculaire mais à minima. La femme - « objet » habituel des fantasmes visuels - devient inaffectée dans un espace inaffectable. Aux images oniriques se substitue une nuit mentale, au point que, hors vie psychique digne de ce nom, et, pour reprendre une formule de Antonin Artaud, "l'idée d'une simple vie organique, embryonnaire peut se poser".

Annabel.pngToutes les capacités et les disponibilités du rêve sont retranchées, neutralisées. L'image se dissipe en une forme d’ombre, d'épuisement des possibles. L'image parle une autre langue, trouble la vision, la déconcerte, l'oblige à d'autres chemins que les chemins habituels de l’imaginaire. Il ne s’agit plus de se rincer mais de la « laver » dans une conjonction du proche et du lointain, de l'immédiat et de l'inaccessible : elle est un simple morceau d'espace. Sa fonction n'est plus de restituer le réel mais de faire ressentir la profondeur d'un monde "transparent", presque inconsistant où à la présence se substitue l’absence.

Jean-Paul Gavard-Perret

Annabel Aoun Blanco, « Desvoilés », Galerie Elizabeth Couturier, 10 septembre - 9 octobre 2016.

 

09:19 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

05/08/2016

Gouffres, « squelettres » et résurgences : Chloé Poizat

 

Poizat 3.pngChloé Poizat par ses dessins ne cesse de jouer de la disparition et de la transformation des êtres, des paysages et des choses. Au besoin elle en appelle aux imaginations sinon mortes du moins disparues pour activer la sienne (même si elle n’en a pas besoin). Tout devient une histoire de seuils, de voyages ovniesques, de passages, et de transfigurations. La narration, les assemblages et montages ouvrent des abîmes ou érigent d’étranges édifices.

Poizat 4.jpgIllustratrice de presse depuis une vingtaine d’années, (Le Monde, Libération, The New-York Times, La Stampa) la créatrice répond aux horreurs du monde par ses cauchemars intimes : monstres grimaçants, hybrides, cités interdites fascinent. Non seulement par leur thématique mais par la dimension graphique des œuvres. Elles font des contemplateurs des rêveurs éveillés saisis d’une délicieuse horreur par la facture du dessin et le collage/décalage de gravures et photos d’un autre temps.

Poizat2.pngTrès vite la raison se retrouve en déroute. Il n’est même plus question de se demander « que reste-t-il de nos amours ? ». La cause est entendue (perdue ou gagnée : inutile de poser le problème). Nous sommes renvoyés à une autre dimension : « enfer ou ciel qu’importe » aurait dit Baudelaire. Il se serait enivré de telles propositions où  jusqu’à l’humour s'obvie. Partageons avec le poète des Fleurs du Mal et à l’épreuve du temps le breuvage de la sorcière et suçons à ses côtés des os en marge des corps. Ce qui semble en dehors de lui  reste sans doute une des instances choisies par la créatrice afin d’halluciner le corps pour qu’il devienne « squelettre » (Boris Wolowiec).

Jean-Paul Gavard-Perret


Chloé Poizat, « Ne pas oublier », Editions Lendroit, « Cathedral Cavern », Editions Nièves.