gruyeresuisse

18/10/2016

Détours de la pulsion scopique : Débora Barnaba

 

Barnaba.pngAvec Débora Barnaba le corps est et n’est pas. Ce n’est qu’un combat dont le photographe continue le début. Le corps est en n’étant pas, sinon par morceaux, par ersatz et par des décors qui semblent veiller sur lui. La photographie l’emporte sur la corporéité en un mariage obsédant du vrai et du faux en un changement de paradigme.

Barnaba2.pngLe spectateur peut prendre conscience à la fois de la force et de la vacuité de l’éros dans des contrastes d’une perfection visuelle. La photographie crée moins une occultation qu’une déréalisation charnelle dans la blancheur d’une lumière presque irréelle. La méthode comporte une habile perversion : elle en produit tout le charme. Une conquête à peine démêlée, une autre embrouille se dessine pour déboîter le voyeur de ses réflexes et stimuli habituels. Des formes se répètent, se déclinent en peu de couleur mais en pleine lumière dans le miroir, il montre un faible dégradé de chair pour une réverbération paradoxale.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/10/2016

Soulèvements d'Ursula Mumenthaler

mumenthaler 2.jpgUrsula Mumenthaler, « AREA », Galerie Gisèle Linder, 4 novembre 2016 au 7 janvier 2017.

Partant d’images de catastrophes chères à Paul Virilio Ursula Mumenthaler scénarise la lutte de l’homme face à une nature qu’il tente de dominer. Elle demeure néanmoins son invincible maîtresse. Avec "AREA" le brassage tumultueux, le soulèvement de la nature n’est pas un acquiescement mais un débordement qui nourrit la peur. La nature reste une dilatation face à laquelle l’être humain répond par l’artificialité qui se veut monumentale, puissante mais reste inopérante.

Mumenthaler.jpgLa chape de plomb de la nature pèse sur les oeuvres photographiques d’Ursula Mumenthaler et leurs bâtiments placés dans un paysage angoissant. Les maquettes de villes sont entourées de photographies de façades berlinoises et parisiennes avec, en superposition, des paysages réels qui écrasent les constructions. La création humaine est à la fois battue en brèche et soulignée par des architectures qui évoquent des civilisations provisoires. La fragilité est omniprésente en de telles constructions exemptes de leurs cortèges humains. Tout reste dans l’immanence du "divin à l’état pur" (Bataille) de la nature face auquel l’homme ne peut rien même si sa mémoire et ses pouvoirs tentent de s’y inscrire. Ce qui se construit va à une perte programmée. Le soulèvement des bâtiments ne fait que souligner la défaite et la chute humaines. Elles se répètent d'une civilisation à une autre.

Jean-Paul Gavard-Perret

13/10/2016

Le bal des officiantes - Louise Hervé et Chloé Maillet

 

Hervé Maillet 2.jpgLouise Hervé & Chloé Maillet, « Attraction étrange », JRP|Ringier, Zurich, Le Printemps de Septembre, Toulouse

 

 

 

 

 

 

 

Hervé Maillet.jpgLouise Hervé et Chloé Maillet se sont réunis sous l’égide de leur I.I.I.I (« International Institute for Important Items »). Elles ne cessent de construire des œuvres complexes, drôles et profondes, savantes et dégingandées à travers leurs performances et divers médiums. Leur travail se charpente sur des savoirs : anthropologie, histoire de l’art, cinéma, S.F., roman gothique, archéologie, etc.. Mais leur érudition est toujours détournée d’une manière ou d’un autre. Par exemple lors de leurs conférences performées, les deux femmes savantes aux tailleurs austères semblent des spéculatrices (intellectuelles) de haut vol. Ce qui n’est pas faux et entraînent une sidération que la coruscante Fabienne Radi décrit ainsi à propos de leur show de Toulouse : « accompagnant leur discours d’une série de gestes à la fois démonstratifs, élégants et assez ridicules - un peu comme l’assistante d’un magicien quand elle exhibe ses accessoires -, on a deviné qu’elles se lançaient dans un numéro télescopant Andrea Fraser et Valérie Lemercier ».

Hervé Maillet 3.jpgAux figures cognitives de haut patinage (double axel, loopings, etc.) de la première répondent les billevesées burlesques des interventions de la seconde. Le tout à l’ombre d’un chœur de chanteurs « à l’enthousiasme délicatement niais, dodelinant de la tête et écarquillant les yeux comme des ménestrels de télévision » (Radi) et pour un voyage culturel dans le musée sous l’aura des deux guides de haut montage. Sortant du pur spectacle, les drôlesses multiplient leurs « pulp » fictions - dont un roman-feuilleton inspiré de la littérature du XIXe siècle publié en 2012 dans un journal régional. Elles développent les prismes littéraires et plastiques par des procédés narratifs à plusieurs niveaux. L’œuvre échappe au morcellement sinistre des instants où le présent n’est qu’un point insignifiant entre le poids d’un passé nécrosé et la vanité d’un avenir douteux. Chaque moment de ce travail crée un monde poétique où les reprises portent secours au futur. Louise Hervé et Chloé Maillet transforment la vision en destin : s’y traversent des frontières. Il s’agit de vivre d’amour et d’eau fraîche, d’air et de lumière entre le dehors et le dedans de l’art qui chez elles ne font plus qu’un.

Jean-Paul Gavard-Perret