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27/10/2017

Les euphémismes visuels de Marine Lanier

Lanier 2.jpgLe travail de Marine Lanier se sépare en deux parties distinctes : les plans qu’on nommera panoramiques et les plans resserrés. Les visages sont saisis par les seconds mais ils sont choisis parfois aussi pour cerner les paysages. L’artiste photographie autant son terroir que des espaces forains. Elle ne cherche jamais une vision touristique. L’objectif n’est jamais de faire décor mais par une partie qui fait le tout ou une totalité d’offrir une acuité particulière à tout ce qui se dérobe.

Lanier.jpgLe matériel imposant (chambre photographique) et sa raideur permettent le passage du détail à la vue d’ensemble. Existe autant un effet de « close up » que d’immensité selon ce que la créatrice veut exprimer et transfigurer avec un degré de distance nécessaire dans lequel l’expressionnisme jouxte l’impressionnisme.

 

Lanier 2.jpgPlans larges ou resserrés qu'importe : le sens du détail demeure présent. Les deux directions opposées se rejoignent : des chaînes de montagne aux lichens tout répond à la même exigence. La simplicité minimaliste contrarie le lyrisme par une pratique de l’euphémisme visuel. Morcelé ou non le réel se saisit par celle qui devient une géographe poète. Elle rassemble des sensations d’expériences vécues sans que pour autant elles ne s’expriment par les effets de secousses ou ondes exhibitionnistes. Tout garde une forme de rigidité habile en un condensé d’indices.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marine Lanier, « Nos feux nous appartiennent », Exposition Espace JB Genève (4 novembre – 22 décembre 2017) et publication : Editions JB Genève et Poursuite Arles avec un texte d’Emmanuelle Pagano « Grandir comme un arbre ».

 

25/10/2017

Philippe Jaccottet & Jacquie Barral : poésie pure

Barral.jpgPar le biais du Haïkus - et après en avoir traduit quelques uns avec doute : «je n'exclus pas la possibilité de contresens, mais un contresens se corrige aisément » écrit-il - Philippe Jaccottet trouve là une rythmique capable de faire corps avec l’instant sans arrière-pensée spéculative. Il s’agit de révéler un ordre caché du monde à travers celui des mots. Repoussant l’ordonnancement occidental, le poète franchit les limites du logos en des fragments tendus sur le vide pour atteindre par cet emprunt forain une sorte de poésie pure : les choses tiennent ensemble, et deviennent un organisme vivant.

Barral 2 bon.pngRetenant dans une telle forme des « expressions les plus pures de toute la poésie », Jaccottet contribue sans doute à l’idéalisation d'un genre non dénué parfois d’obscurité artificielle. Néanmoins le Haïku devient ici l’expression idéale de ses thèmes de prédilection : la nature et ses saisons. Le temps et la paysage restent centraux. Transparaît le sentiment de la perte au sein d’instants fragiles comme si, au moment les feuilles tombent, elles s’amassaient pour se recouvrir les unes les autres.

Barral 3 bon.pngNéanmoins cette magie tient moins aux textes du poète qu’aux œuvres de Jacquie Barral. La lumière du paysage, son écran de porcelaine l’artiste en révèle les contours. L’altération du temps s’y soumet. Le dessin devient à la fois le miroir, l’ultime instance, l’écharpe des limbes du temps. Demeure une pente douce, intime et belle. C’est le réfrangible cristal des haïkus, leur aigue-vive. Elle s’élance sur le fléau du vide de la page dont elle devient la soie métallescente. 

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Jaccottet & Jacquie Barral, « Neuf haïku », Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 28 pages.

 

24/10/2017

Johanna Simon-Deblon : L’une est l’autre

Debon 3.jpgJohanna Simon-Deblon remet à jour la vision de la féminité. Elle crée une ambiguïté, une incertitude par révision des poncifs en ce qui tient d’un conte. Néanmoins celui-ci renvoie au réel de manière radicale et ironique Sous forme d’autofiction la créatrice reprend l’idée du dédoublement de sa propre image afin de montrer que « je » peut-être aussi un autre : la structure identitaire est complexe. Fixant l’intime au moment de la post puberté - avec rappels à l’enfance et transition vers l’âge adulte visualisés soit directement soit sous une symbolique non seulement du sang mais de sa couleur.

Deblon 3.jpgL’artiste multiplie les jeux. Ils n’ont rien d’épicurien. La forme est essentielle pour aider à voir le féminin autant par jeu, construction que profondeur de vue et de vie. L’artiste manie légèreté, magie, fausse mystification. Existe aussi un enchantement particulier. Johanna Simon Deblon scénarise l’être et le co-être, la marge entre qui est la femme et celle qu’elle voudrait être (devenir adulte ou retourner à l’enfance) bref entre la vie qu’elle mène et celle à laquelle elle aspire.

Deblon.jpgLe travail tient non à réduire ces marges mais suggérer qu’elle crée l’opulence de l’être. Les différentes saisons ajoutent une idée supplémentaire au cycle féminin comme au temps qui passe. Il y a dans cette série une ambiguïté entre la fiction et le réel. Elle illustre l’ambiguïté entre l’être (l’intime) et le paraître (l’extime). La symbolique des couleurs, qui passent du bleu au rouge, conserve toute son importance, ainsi que le jeu de miroir. Il reprend des attitudes légèrement différentes pour en augmenter le trouble.

Jean-Paul Gavard-Perret