gruyeresuisse

02/12/2016

Isabelle Jarousse ou les espaces obsédants

Jarousse.pngIsabelle Jarousse a appris à fabriquer elle-même le support de ses œuvres – à savoir le papier. Plutôt que de le réduire à une surface plane, elle le torche, le plisse quand le besoin s’en fait sentir. Si bien que le support lui même devient langage puisqu’il est en quelque sorte le creuset du travail. Le dessin épouse les reliefs du papier pour imposer une vision grouillante où surnagent êtres, faune et flore dans un étrange Eden – à moins que ce soit un enfer de Dante.

Jarousse 2.pngL’accident de parcours joue nécessairement un rôle dans la création : l’artiste ne le subit pas pour autant, elle en fait son allié. Il permet l’érection d’une forme d’érotisme jonché de fentes et de rides. Surgit moins une narration qu’un langage spécifique où la représentation tient autant de la figuration que de l’abstraction en divers flux et calligraphies à l'encre de Chine. Liberté et tumulte créent un univers étrange aussi mythique que neuf. La hantise des espaces joue à plein.

Jean-Paul Gavard-Perret

Isabelle Jarousse, « Papier blanc, encre noire – Double regard », galerie Mottet, Chambéry, 3 décembe 2016 -14 janvier 2017.

30/11/2016

Les écrins à hantises d'Anfisa Dym


anfisa 1.pngPour Anfisa Dym la photographie devient le moyen de faire glisser la femme de l'ombre à la lumière. Elle approfondit le concept de féminité hors du charmant, du décoratif par des jeux formels de détournements. Ils donnent à la femme tout l’espace en faisant le vide autour d'elle.

Anfisa bon.jpgLe genre apparemment cadré du portrait est transformé en sauts, décalages et morcellements. Les femmes y « involuent », s’amusent, bottent le zig dans le zag. Mais rien ne sera totalement « donné » à l’image. Et cela au nom d’une saisie qui coupe la chique à un réalisme trop tenace.
anfisa 3.jpgLa femme semble vivre libre dans un temps pur. Elle est sauvée des eaux saumâtres de certains photographes et du regard ambigu qu’ils portant sur la féminité. Le corps parle soudain une langue libre, poétique parfois et parfois ironique. Reste l'existence dépouillée, l’éloge de son secret. Il permet l'espérance ou plutôt la présence afin d’entrer en résistance face à une image souvent instrumentalisée du corps féminin.

Jean-Paul Gavard-Perret

Exposition Anfisa Dym, Corridor Elephant, Paris, novembre-décembre 2016.

27/11/2016

Beingless Being : Aphrodite Fur

 

Fur 4.jpgRien ne prouve la femme. Et pourtant elle est là. Elle est en elle sans y être. Ouverte, fermée. Pudique, impudique. Dans ses soubresauts, sa berceuse, ses déséquilibres. Ses sécrétions aussi. Ceux qui les trouvent obscènes et condamnent leur monstration oublient trop vite que, grâce à elles, s'élabore l’incantatoire de l’Imaginaire paradoxal d’Aphrodite Fur. Il est le signe d'une attitude mentale que tourmente jusqu'à l'obsession la matière unique du corps traité non comme concept mais en tant que conçu même si ne demeurent que ses restes ou encore son effacement.

Fur.pngL'invention passe par un processus de corrosion. L’identité demeure sous forme dubitative : dire, voir, croire, exister sont entraînés vers une forme de dissolution. Aphrodite Furnie les pouvoirs admis de l'Imaginaire. Il devient une apoétique et une fable zéro. Indifférente à la narrativité psychologique l’artiste défait la présence ou la met en floculation de dépôts. La femme disparaît. Comme si l’artiste avait la sensation qu'il existe en elle un être assassiné qu’elle doit retrouver en passant par le périssable.

Le visuel entretient ici un rapport avec le crime - non contre la personne mais contre l'image. Crime mental puisqu'il s'agit de tuer ce qui n'a plus de vie, qui n’est plus le corps étant sorti de ses ténèbres. Mais ce crime reste le passage pour réengendrer « du » sujet vidé de ses substances en leur illimité discontinu. L’œuvre rend compte de l'expérience de quelqu'un qui prouve que la seule recherche féconde est une excavation.

Fur 2.jpgAphrodite Fur ne se veut pas l’alchimiste qui transforme le liquide menstruel en nectar. La vie hurle dans la bouillie rougeâtre, fontaine informe des formes. L'Imaginaire n'appelle plus à une célébration, à une invocation rayonnante mais affirme une douleur d'être et de n'être pas. Le corps est son propre « dépeupleur » (Beckett). La création n'est plus la projection d'un devenir mais la représentation de tout ce qui reste en quelques traces ou traînées par le masochisme de celle qui ne peut pas encore accepter son « imago ». Fur 5.jpgC’est sans doute un passage obligé à l’artiste pour rebondir afin de ne plus souffrir du réel d’une réalité manquée où le corps est séparé de lui-même. Néanmoins en un rapport dynamique de lutte et de découragement, ce dernier devient le moteur de l'oeuvre, et ne cesse de la réanimer.

Jean-Paul Gavard-Perret