gruyeresuisse

24/03/2018

Astrid Chaffringeon et Claire Morel : les oursins dans le caviar

Chaffringeon.pngIl est des régions où l'on vient a priori jouir du bonheur de vivre dans des paysages édéniques. Mais c'est là où les choses se gâtent. Tout est possible. Même le pire. Et Astrid Chaffringeon le dénonce - avec l'aide des dessins superbes et métaphoriques de Claire Morel et dans un roman politique - une volonté liberticide de pouvoirs politiques, immobiliers, maffieux qui se moquent de l'humain.

Entre pleins et déliés l'auteur choisit une radicalisation pour dénoncer les jeux de dupes qui font le bonheur des profiteurs. Avec son écriture précise, descriptive, l'auteure dénonce la réalité du monde tel qu'il est au sein de magouilles. Elles ne sont pas propres à la Corse. Mais le lieu devient une sorte de microcosme d'un mal plus général des sociétés. L'anéantissement de la plus élémentaire justice  et du respect de l'humain au nom d'intérêts répugnants.

Chaffringeon 3.pngPour ceux qui créent implicitement la mort d'un monde, il n'existe néanmoins pas d'oursins dans leur caviar. Sans cornes et oreilles pointues ils sont "actés" par des motivations qui s'arrêtent à leur pure satisfaction sous forme le monnaie (c'est peu dire) rarement trébuchante dans leurs poches. Leurs intérêts sont meurtriers mais ils en ont cure. Ils ignorent les communautés (ilotes ou non) mais s'ils s'en servent parfois pour se chauffer la gorge comme leur propre planche à billets.

Jean-Paul Gavard-Perret

Astrid Chaffringeon et Claire Morel, « Chambre avec vue », Editions EDL (Eléments de langage), Bruxelles, 2018.

22/03/2018

Anja Ronacher : épuisement des images

Ronacher BON.jpgAnja Ronacher est toujours à la recherche d’images à la lumière "faiblissante", pour marteler de manière paradoxale le murmure du monde disparu ou présent. Cette mise en sourdine crée une poésie particulière. Tout se passe comme si l’artiste ne pouvant éliminer l’image solaire d'un seul coup, ne néglige rien de ce qui peut contribuer à la discréditer ou plutôt d’y creuser des trous noir afin que résonnent afin que des abîmes insondables de silence.

 

Ronacher 2.jpgPar épuisement, la créatrice autrichienne porte le langage visuel à une limite, à une limite musicale où surgissent un monde en blanc, un monde en noir où ne subsistent que quelques indices. Loin de toute propension océanique le monde demeure impénétrable, énigmatique en son presque vide létal.

Ronacher.jpgA la traversée ou la pénétration Anja Ronacher préfère la caresse afin de suggérer une extinction du monde. Elle prend à contre-pied tout ce qu'on attend généralement d'une image. Ce qui en jaillit n'ouvre qu'à un au-delà ou à un en-deçà du réel au moment où l’image semble échapper à ce qu’elle émet.

Jean-Paul Gavard-Perret

Anja Ronacher, Fotohof, Salzburg (Autriche), du 17 mars au 28 avril
Anja Ronacher, “Answer to Job”, Vucedol Museum, Vukovar.

 

21/03/2018

Les traversées de Marguerite Dumont

Anne 1.jpgMarguerite Dumont s’inscrit d’emblée dans la postmodernité la plus significative. Agée d’un peu plus de seize ans la jeune artiste propose à « Mars à la Fabric » de la Fondation Salomon un projet pertinent. Dessinatrice (elle a déjà découvert son style voire son langage), la plasticienne crée une installation où le graphisme est transformé en « objet » à l’aide d’un fil électrique. Il traverse l’espace à travers cinq plaques de plexiglas.

Anne 2.jpgA « L’homme qui marche » de Giacometti fait écho l’homme qui court de la jeune artiste franco-suisse Les lignes rouges de la silhouette longiligne semblent défier à la fois l’espace et le temps par effet de réverbération et de transparence. Marguerite Dumont prouve que si le temps ne se rattrape guère, il faut toutefois lutter contre lui. Non pour l’arrêter mais se sentir exister à l’épreuve du présent.

Anne 3.jpgL’idée du passage atteint l'intensité d’une forme pure. La densité aérienne de l’épure au sein des plans translucides ouvre des profondeurs cachées. Pour connaître l'espace et le temps il faut donc confronter à une telle proposition et son « suspens ». L’œil est ému par l'impact de la vitesse. Celle d’une jeunesse qui exprime la tension et le mouvement là où le héros d’une telle fable devient passe-muraille. Si bien qu'à la croisée du temps et de l’espace, le « courant » du filament rouge aboutit à une pointe extrême des préoccupations actuelles sur la plasticité.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marguerite Dumont, «Serial Time, Mars à la Fabric - 2018 » Fondation pour l’Art Contemporain, Claudine et Jean-Marc Salomon, Annecy, du 6 mars au 6 avril 2018.