gruyeresuisse

17/10/2018

Sophie Calle et les causes non communes

Calle.jpgSuivre les traces de Sophie Calle (du moins celles qu’elle propose) est toujours un exercice d’intelligence que l’artiste fait partager. Multipliant les chemins de traverse elle transforme sa vie, ses expositions, ses livres en labyrinthe optique.

 

Calle 2.jpgCe qui semble tenir de la fantaisie personnelle appartient à la traversée du désir : pas forcément sexuel mais celui de l’image. Celle-ci et ici ne se donne pas d’emblée puisque recouvete d'un codicille où est précisée la raison qui a poussé la créatrice à engendrer un déclic.

SCalle 3.jpgeulement ensuite il convient de soulever son voile comme se soulève une jupe pour voir « dedans ». L'artiste joue de son pouvoir et de sa finesse pour créer un renversement des ordres et une manière de mettre le lecteur voyeur à contribution face aux dépositions phrastiques et aux process figuratifs. A lui d'achever le travail.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sophie Calle, « Parce que », Editions Xavier Barral, Paris, 2018, 32 E..

16/10/2018

Hannah Villiger : damiers

Villiger bon.jpgHannah Villiger, « Block I, » Bild des Monats, Aargauer Kunsthaus, Novembre 2018.

Après des études en sculpture à Lucerne Hannah Villiger s’est concentrée uniquement sur le médium photographique. Elle l’utilisa pour montrer de manière fragmentaire, en « morceaux » et dans des montages concomitants son corps nu en damier. Toutefois ce travail se dégage de toute propension égotique et même érotique. Son corps devient anonyme. Dans ses prises le visage est exclu : elle ne pratique ni une stratégie psychologisante ou identitaire.

Villiger 2.jpgHannah Villiger demeura « sculptrice » dans ses clichés grand format afin de révéler la puissance du corps. Cassant les codes, « coupant » le corps du fantasme, les photographies créent un univers visionnaire et annonciateur d’une esthétique postmoderne  mais qui reste peut réceptrice à l’époque à la question du genre - même s’il est suggéré par la bande. L’artiste refuse de retoucher le corps. L’être dans la fixité de la photographie est rendu à sa nature énigmatique ironisée dans une suite d’immobilisations ou le dessus n'est pas forcément à sa place et le dessous idem. 

Villiger 3.jpgCette fragmentation ne rapproche pas du corps : elle nous en éloigne sans savoir vraiment de qui est ce corps et que fait-il.  En tout état de cause la nudité dans sa marqueterie reste un masque. Si l’image crée un miroir celui-ci est l’image de la première. Comme si parfois il fallait renoncer à savoir ce qu'il donne et produit. Parce qu’il y a une erreur en son "fond". Et une autre à la surface. Mais ce fut la manière pour la Suissesse de creuser le réel et le songe comme des continents. Dans de tels  chemins existe une présence énigmatique dont le regardeur se demande quoi faire sinon retourner à sa propre histoire et peut-être à sa nuit.

Jean-Paul Gavard-Perret

15/10/2018

Hantises des corps et des lieux – Valérie Jouve

Jouve 2.jpgValérie Jouve – principalement à travers des portraits de femmes - entame un dialogue avec les œuvres de la collection du Petit Palais (Paris) et avec le monde tel qu’il est. Elle y interroge la mémoire, l’identité, l’appartenance en des situations et lieux frontière (palestino-isréalienne par exemple)/ Les femmes deviennent fantômes que fantômes. Elles sont pourtant bien vivante.

Jouve.jpgLeurs silhouettes font masses ardentes et fragiles là où l'art et le documentaire, le politique et le poétique s’imbriquent superbement. S’y affirme une résistance passive - mais résistance tout de même – aux normalisations idéologiques, sociales, urbaines en ce qui tient de scènes de rues ou de lieux interlopes. Au sein de ses confrontations entre l’art d’hier et d’aujourd’hui comme entre la photographie et le monde regardeur découvre un voyage au cœur des dédales du réel.

Jouve 3.jpgCorps et lieux sont comme fixés dans un temps sans temps, un temps à l’état pur. Si les photos sont prises dans les territoires palestiniens, ces derniers ne sont pas forcément désignés et fléchés comme tels. Valérie Jouve met de la distance entre ce qu’elle choisit de montrer et ce que les images de reportages médiatiques exhibent habituellement. Pour elle en effet témoigner ne suffit plus même si la photographie ne peut rien sinon à soulever des utopies douteuses de l’humanisme.

Jean-Paul Gavard-Perret

Valérie Jouve, exposition, Petit Palais, Musée des Beaux Arts de la Ville de Paris, du 13 octobre 2018 au13 janvier 2019.