gruyeresuisse

04/07/2019

Hito Steyerl à la recherche de nouvelles constellations d'images

Steyerl.jpgHito Steyerl se dit documentariste ratée. Formée dans cette mouvance elle s'en est éloignée lorsque le genre a multiplié ses poncifs en devenant une sorte d'industrie commerciale. Elle a dû créer des installations pour se confronter à la réalité de manière différente. Car il s'agit toujours pour elle de savoir comment la représenter en acceptant le fait que cette approche n'est jamais complète puisque l'Histoire elle-même ne l'est pas.

DSteyerl 2.jpgans la filiation de Godard elle tente de plus en plus de saisir des réalités invisibles en s'éloignant de la tradition documentaire basée sur un "modèle" de construction de la vérité. La question que Hito Seyerl pose désormais est "comment voyons-nous ?" Et l'objetif est de mettre à nu les "filtres" qui rendent certaines choses visibles et d'autres pas. Comme par exemple celles des inégalités "enkystées dans les centres urbains" précise l'artiste.

Steyerl 3.jpgIl faut donc essayer de les rendre visibles en prenant en compte les avancées numériques a priori dénuées d'incarnations matérielles et ce au moment où ce ne sont plus les images que nous regardons : ce sont elles qui nous traquent, nous surveillent et dont nous devenons l'objet. L'objectif est de s'engager dans ce qu'elle nomme une "observation participante" en créant un chaos organisé face à l'immense foutoir des images en construisant des interfaces spécifiques. Ils nous projettent à l'intérieur des réseaux organisés afin de créer de nouvelles constellations.

Jean-Paul Gavard-Perret

29/06/2019

Michèle Bolli et l'approche de la sagesse

Bolli.jpgMichèle Bolli, "Îliennes", peintures de Catherine Bolle, Éditions d'art Traces, Lausanne.

Michèle Bolli est née à Porrentruy. Elle vit à Lausanne et a travaillé entre autres dans l’enseignement théologique. Explorant les rapports du féminin et de l'écriture, elle s'est spécialisée dans l’étude du langage et des traditions sapientiales en théologie. Elle s'est intéressée à la représentation de la Sagesse de Dieu dans le monde vétérotestamentaire ainsi qu'en théologie contemporaine. Elle est également l’auteure de plusieurs recueils de poèmes dont "Transparence enluminée" et "Îliennes". Les deux avec des peintures de Catherine Bolle.

Bolli 4.jpgL'écriture de l'auteur est profonde, faite de chair et de rêve comme de résilence et de spiritualité. Celle-ci s'est enrichie de ses voyages pour appréhender des religions et des rites forains (en Inde par exemple). La figure de l'autre est donc envisagée dans sa complexité comme dans le "souffle" des femmes et leurs espoirs souvent et encore écrasés. Elle a entre autre revalorisé la présence des femmes dans la Bible afin de dégager la lecture du livre sacré de bien des ostracismes.

Bolli 3.jpgLa vraie Sagesse est à ce prix. Et les poèmes de Michèle Bolli sont fait pour la consacrer à travers des voies qui unissent les pensées mythiques et celles du temps. D'où des textes d'illuminations que Catherine Bolle a su magnifier par son travail d'artiste et d'éditrice. Les deux femmes sont dans de telles oeuvres en avance sur leur temps : des formes archaïques y deviennent capables d'oser de nouveaux paris esthétiques et existentiels.

Jean-Paul Gavard-Perret

28/06/2019

Les ateliers de Catherine Bolle

Bolle.pngCatherine Bolle reste une des artistes majeures de l'art helvétique. Moins reconnue - sans doute à tord - qu'un John Armleder par exemple et ne bénéficiant pas toujours de mêmes soutiens des institutions, elle poursuit une oeuvre audacieuse tant en architecture, sculpture, peinture, édition. Après un premier ouvrage de référence sur ses oeuvres "achevées et réussies" elle offre dans "La chose perdue" les projets qui n'ont pas vu le jour dans des coucours (où paradoxalement elle reçut parfois un prix !) et des oeuvres qui n'ont de ratés que ce qu'en estime l'artiste.

Bolle 2.pngNéanmoins par cet ouvrage Catherine Bolle veut montrer combien le travail d'un(e) artiste est loin d'être la traversée d'un jardin d'Eden. Il s'agit en filigrane d'apprendre aux plasticiens en devenir que leur métier réclame non seulement une part de créativité mais aussi de travail et de chance. Il faut - surtout lorsqu'on est femme - avaler des couleuvres. Mais néanmoins poètes et créateurs ont reconnu plus que son talent : un génie qui fait les artistes d'exception. Salah Stétié, Henri Meschonnic, Maria Gioia Tavoni Ignacio Dahl ha, Rocha, Michelle Bolli (pour ne citer que quelques noms) l'entérinent. Et certains accompagnent ce superbe livre.

Bolle 3.jpgA toutes celles et ceux qui veulent comprendre comment se fomente le déplacement des formes et des couleurs, existe là bien plus qu'une initiation : le travail d'une vie et celui d'une oeuvre en cours. Le tout au sein d'une iconographie parfaite et une suite de documents qui font de l'ouvrage un livre rare d'art, d'apprentissage et d'accomplissement où  "la chose perdue" est retrouvée d'emblée. Nous ne pouvons que regretter que certains projets soient restés dans des cartons. Tout reste ici des "objets de désir". Ils permettent non seulement sa traversée mais son emprise. La beauté  reprend ici une valeur qui n'est pas seulement affaire d'un goût mais d'un regard inédit.

Jean-Paul Gavard-Perret

Catherine Bolle, "La chose perdue", Till Schaap Editions, Berne, 2019.