gruyeresuisse

01/01/2018

Catherine Grenier : le "denudare" d'Alberto Giacometti

Giaco.jpgQui donc sinon Catherine Grenier pour écrire la biographie - qui fera date - d’Alberto Giacometti ? Ce livre savant se lit comme un roman. Il fourmille non d’anecdotes mais d’informations qui toutes font sens. Selon la manière dont on tire le fil d’une telle pelote il existe une dizaine de scenarii possibles pour divers biopics sur l’artiste. Remontant à l’enfance - et entre autres à la scène traumatique où le préadolescent veille un mourant et voit son corps se transformer en objet - la biographe illustre comment les forces de vie et de mort s’imbriquent dans l’existence de celui qui va trouver dans l’art un moyen de conjurer (en partie) le sort et de découvrir progressivement une synthèse de tous les arts qui l’ont précédé.

Giaco 2.jpgL’auteure illustre la trajectoire d’un homme hanté par son travail et qui n’hésitera pas à se séparer de ceux qui ne le comprennent pas ou plus : Breton et les surréalistes (même s’il reste avec Dali le plus grand artiste de la mouvance) ou Sartre un peu plus tard. De l’atelier de son père près de la frontière italienne à celui de Bourdelle qui l’encourage à quitter sa facilité naturelle puis au sein de ses rencontres et sa vie à Montparnasse, Catherine Grenier prouve combien Giacometti restera le solitaire en marge des courants dominants. Attaché à la figuration, influencé par les arts premiers, il crée un monde à la puissance mystérieuse et offre un domus particulier au corps par une sorte d’approfondissement de son anachorèse. La fascination que provoque l’œuvre est immense. Une telle recherche semble par bien des points insurpassable comme celle d’un Beckett dans la littérature. Chez les deux le travail sidère : les fantômes qu’ils font lever dépassent le simple reflet de l’ « imago ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Catherine Grenier, « Alberto Giacometti », coll. Grandes Biographies, Flammarion, 2017, 332 p..

 

Les merveilleux « nuages » d’Elizabeth Prouvost

Prouvost bonbonbon.jpgElizabeth Prouvost prolonge par son iconographie nocturne les cérémonies secrètes que fomente la femme interdite de Bataille, prêtresse activiste de la satisfaction de l’excès des mâles. Elle permet de comprendre comment les chercheurs du stupre et de la fornication peuvent se transformer en officiant d’une messe où l’hostie devient le con sacré.

 

 

 

 

 

Prouvost bon.jpgLa photographe ne l’exhibe pas. Elle laisse en cela parler Bataille dont l’Edwarda - montrant le lieu intime un ordre « tu dois regarder, regarde car il est dieu ». Les amateurs mateurs n’auront d’yeux que pour ça, que pour celles qui comme Marie-Madeleine et Eve sont traitées de pécheresses mais à travers lesquelles, dans leur mélancolie ; les hommes insomniaques rêveurs tentent la recherche du mystère insondable de la nuit sexuelle chère à Quignard.

Prouvost 2.jpgMaîtresse du jeu érotique Elizabeth Prouvost révèle une part du monde auquel à l’exception d’auteurs phares (Laure, Bataille, Louis-Combet, Véronique Bergen et quelques autres dont la photographe elle-même) le langage tourne le dos. Dévêtant ses personnages de tout ce qui les soustrait à la nudité, la créatrice par ses lumières noires –aborde la terre du désir absolu. Elle fait éprouver quelque chose de perdu et d’hallucinatoire.

Prouvost.jpgCe n’est plus chez elle le sexe qui est exhibé, mais l’étreinte mystique qu’elle suppose. L’image devient la fumée noire de l’opium des corps. Du feu d'artifice des nerfs qui consume n’est visible que les nuages, les merveilleux nuages. Elizabeth Prouvost montre que Jouir c'est rejoindre le monde des ombres. Cette nuit est le monde. N'étant plus sexuelle elle serait néant.

Jean-Paul Gavard-Perret

Entre autres : « EDWARDA », 33 photographies d'Elizabeth Prouvost inspirées de Georges Bataille, Jean Pierre Faur Éditeur.

30/12/2017

Anouck Everaere : territoires, cartes et "clandestinées"

 Qui.jpg« Là d’où tu viens » est une série où Anouck Everaere part à sa propre recherche. C'est l'impossible qui lui fait mal et elle tente de retrouver temps et lieux à travers ce qui fuit. D’où sa recherche des autres : ceux qui la touchent auxquels elle pose - pour la scénariser - la question générique de la série. Leur réponse est donnée par leur « territoire » ou ses traces. L’artiste offre ce qu’elle nomme une « carte anthropomorphique » à travers des corps anonymes en des lieux banaux et dans lesquels leur visage devient une cartographie en marge. Les photographies argentiques couleurs sont scannées pour mettre inventer des montages drôles ou de drôles de montage entre quotidien et poésie.

Qui 3.jpgPrise de nombreux coins de France, de Belgique, d’Ecosse et d’ailleurs chaque photographie illustre combien plus l’artiste avance dans sa démarche plus elle se sent en vie. L'urgence la dépêche. Si elle veut la lenteur c'est pour demain. Elle crée toujours pour les mêmes causes et les mêmes raisons. Le regardeur voyage vers l'intérieur de ce questionnement. Le visage ouvre sa « clandestinée » par un tel montage où l’absurdité apparente devient effet de vérité au-delà du réel.

Qui 2.jpgL’œuvre se transforme en tendre matrice et chaudron de sorcière entre accords et désaccords par ce chantier en perpétuelle gestation. Il viole l'indicible, se moque des chastetés intelligibles. Les inserts « figuraux » remontent comme autant d’aveu. Leurs sous-jacences emportent dans leurs remous. La photographie ne mûrit pas les fantasmes, elle fait mieux. Elle les métamorphose dans des propositions phosphorescentes afin de nous faire aller plus loin par delà l’obscur là où le masque devient signe.

Jean-Paul Gavard-Perret