gruyeresuisse

04/02/2020

Les clartés fuyantes de Doïna Vieru

Vieru.jpgDoïna Vieru tente de venir à bout de l'écriture du désastre - chère à Maurice Blanchot - à travers des dessins de  déconstruction et de ravinement par le fusain, l'encre, l'acrylique blanche. Les matrices premières où les mots deviennent illisibles sont soumis à un brassage tellurique -  érotiquement implicite - là où la loi du père est remis en cause puisque les mots ne peuvent plus servir de re-pères..

 

 

Vieru 2.jpgLe geste seul parle dans sa puissance et un brouhaha visuel. Il oblige l’artiste à une reprise et une insistance là où le féminin de l’être se joint à sa force phallique confisquée par les mâles. La densité devient de la sorte ailée. A la perte fait place reprise dans des mouvements qui déplacent les signes. Ce qui tient du culturel ou du social est dépassé au sein d'un travail de persistance qui emporte toute notion de renoncement.

 

Vieru 3.pngLa curiosité et l’émerveillement prennent corps là où « la règle est celle de l’absence de règles, ce qui constitue la règle suprême. » (Shitao). L'artiste fait sienne là où le dessin oblige l'artiste à "une dépuration et une assurance du trait dont la peinture n’a pas besoin" écrit-elle. Mais néanmoins par son aspect premier (un enfant dessine avant d'écrire) cet art primitif crée ce qui peut tenir face aux décréations en cours. La souverainieté du "rien" devient la poésie de l'espace. Elle joue de l'extinction, de la biffure tout en luttant contre la perte et le renoncement par un dédoublement. Il sort de certains mirages pour créer un lieu de métamorphoses aux clartés fuyantes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Doïna Vieru, "Re-écriture du désastre", Galerie de Nesle Paris, à partir du 20 février 2020.

 

01/02/2020

Le livre de la mort et de la grande soufflerie : Anne Serre

Serres.jpgEn langage archaïque et postmoderne, le texte d'Anne Serre est né lors de la mort de son père au moment où il perd son propre langage et se met à parler une sorte de sabir. A partir de la langue du père, elle invente un conte "granduesque" où tout cavalcade et là où certaines formules échappent. La langue de la mort est renversée cul par dessus tête et sort par tous les côtés.

Un narrateur neutre crée un dédoublement à l'oeuvre. C'est "l'étranger en nous" cher à Barthes. Car Anne Serre est animée d'un gnome en elle dont elle est la mère mais qui est bien plus insolent qu'elle. Il réinvente quelque chose au moment où la parole est "touchée" et ce pour entrer dans la littérature par une "autre" langue.

Serre 2.jpgSe retirant de la vie, renonçant à beaucoup de choses pour se confronter à ses textes, l'auteur aime écrire ce qui "fait honte" et reste drôle en dépot du contexte et du rapport au monde. La littérature parle, de solitude à solitude, de la douleur à la tendresse dans un mouvement de liberté face à la langue du père reprise, revisitée sans aucun abus ou moindre trace d'inceste et en une sorte de transgression stylistique réinventée et ce qui existe là de socratique.

Jean-Paul Gavard-Perret

Anne Serre, "La grande tiqueté", Champ Vallon, Ceyzérieu, 2020, 96 p., 16 E..

17:58 Publié dans Femmes, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

30/01/2020

Les corps hyperboliques d'Isabelle Vigo

Vigo 3.pngIl existe dans les corps créés par Isabelle Vigo une sensualité drôle et paradoxale. L'artiste ose pour le "dire" des paraboloïdes hyperboliques physiques que d'aucuns jugeront monstrueuses mais qui pourtant sont touchantes et naïves là où l'artiste frôle l'art brut et premier. La surface plutôt que de se dérober songe à éclater dans un effet de trop plein lascif et jouissif. Il semble prendre au dépourvu les personnages au crâne rasé. Tout est fort et incisif en une telle exaspération des formes.

Vigo.pngLa notion d'excroissance retrouve tout son sens et rend l'amour aveugle au fantasme comme à l’idéal. Il est d'un autre ordre tant il est animé d'un amour de soi mais qui n'est en rien une prétention. C'est un accomplissement, un abandon où bonheur d'être qui on est. Et qu'importe les disgraces potentielles. N'existe plus l'alibi de la beauté parfaite ou de l'explicatif. Et même un certain ratage devient une qualité comme si le corps se suffisait de lui-même. Tant il est conséquent et jovial même si parfois les mines et postures se font plus graves.

Vigo 2.pngLes êtres gardent la santé pour désirer. Plus ils sont sensuels, plus ils se dynamisent et se satellisent autour d’un objet/sujet de l'amour. Les voici en rapport avec un autre - absent ou présent. Le tout entre pause ou rituel de séduction ou de simple jeu (lorsque l'approche devient plus maternante). Chaque personnage donne l'impression de quelque chose ne se quitte pas et qu'importe si cette chose n'est pas forcément la bonne. D'une façon ou d'une autre le corps exultera.

Jean-Paul Gavard-Perret

Isabelle Vigo, Atelier Andelu, Saint Paul de Vence, le 6 février 2020.