gruyeresuisse

22/11/2016

Carmen Calvo : l’avant et l’après

 

Calvo.jpgCarmen Calvo, « L’histoire d’une de mes folies », Bartschi et Cie, Genève, 24, rue du Vieux


Pour « L’histoire d’une de mes folies » - troisième exposition personnelle à la galerie - Carmen Calvo présente des collages, photographies, dessins, sculptures et deux installations preuve. L’artiste ne cesse d’explorer divers médias et manipulations techniques pour, « reprendre » histoires et souvenirs jadis perdus ou sur lesquels le silence s’est imposé aux femmes espagnoles. Elle a cherché dans les images de la culture populaire de quoi construire ses photographies peintes, ses portraits transformés et des objets qui pour l’artiste possèdent une âme.

Calvo 3.jpgPour l’assurer, le passé « présentiel » (Deleuze) devient un garde fou afin que l’après soit bien différent de l’avant. L’artiste fait jouer le réel/virtuel en une thématique de la présence à distance. L’art devient un instrument d'extraction de l'apparence à partir d’une forme empruntée et reprise. Objets et images (réinterprétés en vue d’illustrer et de défendre les obsessions de la créatrice) sont intégrés dans les circuits reliant, par l’énergie d’émotions remises en scène, l'action. Son propos et son but restent un départ sans retour au moment où pourtant le repli semble de rigueur.

Jean-Paul Gavard-Perret

20/11/2016

Des montagnes et des profondeurs « clamavi » : Laurence Revey

 

 
Revey.jpgLaurence Revey, « Le blues des Alpages & Alpine blues » (livre et CD), Editions d’En Bas, Lausanne, CHF 30, 25 E.., 2016.

 


Revey 3.jpgLaurence Revey aime franchir frontières, limites et seuils afin de continuer l’incessant devenir de sa musique et de ses ponctuations textuelles. L’oeuvre maintient le néant à distance et relativise les « choses vues » en leur donnant plus de profondeur et de distance. La chanteuse valaisanne reste arrimée à sa terre tout en sachant s’imbiber des musiques foraines. Le ciel est plus gris chez elle que dans le « Deep-south », mais le blues devient une couleur une idéologie que l’artiste transpose dans les Alpes pour les nourrir d’autres racines.

Revey 2.jpgLe livre album permet d’approfondir l’essence de ce travail et de son parcours. Il est déjà long : vingt ans de bourlingue dans son pays natal et bien au-delà, initiée par Pete Brown, poète rock de « Cream » qui l’emmena vers le rock anglais. Exit «Le Creux des Fées», place aux Alpages. Mais ils ne sont qu’une partie du « paysage » entre Mississippi, fjords et savanes africaines. D’où l’originalité d’une œuvre qui ne cesse de s’émanciper de ses fondamentaux. En réaffirmant sa volonté de ne rien renier Laurence Revey crée entre finesse et tension un mélange où diverses substances musicales s’homogénéisent à la recherche d’émotions toujours plus prégnantes.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14/11/2016

Relire « Histoire de Louise » de Claire Krähenbühl

Louise 2.jpgIl est des livres qui ne vous quittent pas, des livres qui restent. Sans doute pour des raisons que la conscience ignore. « Histoire de Louise » est de ceux là. Claire Krähenbühl l’a publié il y a cinq ans dans la maison d’édition qu’elle a créée avec sa sœur. Il doit sans doute à la littérature américaine que l’artiste a lue lorsqu’elle partit s’installer avec sa famille à New York avant de revenir sur les rives du Léman. Mais le mérite du livre - du moins de son origine - revient au « Monsieur Songe » de Robert Pinget. Dans les dernières pages de ce livre (lui-même un chef d’œuvre), le héros retraité rencontre presque incidemment une certaine Louise Bottu, poétesse de son état. Claire Krähenbühl a - si l’on peut dire - rebondi sur ce personnage dont elle regretta la trop brève apparition. Elle en a complété l’histoire dans la veine humoristique de Pinget. Mais sa couturière a bardé l’esquisse de robes froissées et d’amants en jouant sur le flou de l’identité et de la mémoire.

Claire.jpgPour autant Claire Krähenbühl, ne copie pas son illustre prédécesseur. Elle inscrit une « version » complète de cette ombre passagère. Ce qui est désigné chez Pinget par le nom de fiction et qui se rapporte moins à un genre qu’à l’opération d’"impossibilisation" du récit trouve une ouverture Moins de solitude chez l’héroïne que dans la matrice première, moins d’angoisse et de brouillard dans sa tête. Cette Louise lorgne sur le passé mais propose (presque) des perspectives d’avenir même si à la fin elle se retrouve en épouvantail fait pour repousser ses semblables plus que les oiseaux. Car en dépit de ses conquêtes cette Louise n’est pas forcément une voluptueuse. Mais entre ordre et désordre : le lecteur se laisse emporter en une sensation de vertige pour la pure émergence. L’écrivaine l’a créée sans doute moins pour supporter l’existence que pour la soulever et afin de corriger le temps plus ou moins revenant. S’ouvrent des seuils : l’humour danse et ne se préoccupe pas plus de vertus ou de vices. Se composent des réseaux de sens que Pinget avait à peine ébauchés mais qui le raviraient. Ils permettent à Claire Krähenbühl de montrer tout haut ce qu’il n’osait même pas dire tout bas. C’est tout dire ! Et c’est un délice.

Jean-Paul Gavard-Perret

Histoire de Louise, Samizdat, Genève. De Robert Pinget on rappellera la réédition du "Le Chrysanthème", Editions Zoé, Genève.