gruyeresuisse

27/11/2016

Beingless Being : Aphrodite Fur

 

Fur 4.jpgRien ne prouve la femme. Et pourtant elle est là. Elle est en elle sans y être. Ouverte, fermée. Pudique, impudique. Dans ses soubresauts, sa berceuse, ses déséquilibres. Ses sécrétions aussi. Ceux qui les trouvent obscènes et condamnent leur monstration oublient trop vite que, grâce à elles, s'élabore l’incantatoire de l’Imaginaire paradoxal d’Aphrodite Fur. Il est le signe d'une attitude mentale que tourmente jusqu'à l'obsession la matière unique du corps traité non comme concept mais en tant que conçu même si ne demeurent que ses restes ou encore son effacement.

Fur.pngL'invention passe par un processus de corrosion. L’identité demeure sous forme dubitative : dire, voir, croire, exister sont entraînés vers une forme de dissolution. Aphrodite Furnie les pouvoirs admis de l'Imaginaire. Il devient une apoétique et une fable zéro. Indifférente à la narrativité psychologique l’artiste défait la présence ou la met en floculation de dépôts. La femme disparaît. Comme si l’artiste avait la sensation qu'il existe en elle un être assassiné qu’elle doit retrouver en passant par le périssable.

Le visuel entretient ici un rapport avec le crime - non contre la personne mais contre l'image. Crime mental puisqu'il s'agit de tuer ce qui n'a plus de vie, qui n’est plus le corps étant sorti de ses ténèbres. Mais ce crime reste le passage pour réengendrer « du » sujet vidé de ses substances en leur illimité discontinu. L’œuvre rend compte de l'expérience de quelqu'un qui prouve que la seule recherche féconde est une excavation.

Fur 2.jpgAphrodite Fur ne se veut pas l’alchimiste qui transforme le liquide menstruel en nectar. La vie hurle dans la bouillie rougeâtre, fontaine informe des formes. L'Imaginaire n'appelle plus à une célébration, à une invocation rayonnante mais affirme une douleur d'être et de n'être pas. Le corps est son propre « dépeupleur » (Beckett). La création n'est plus la projection d'un devenir mais la représentation de tout ce qui reste en quelques traces ou traînées par le masochisme de celle qui ne peut pas encore accepter son « imago ». Fur 5.jpgC’est sans doute un passage obligé à l’artiste pour rebondir afin de ne plus souffrir du réel d’une réalité manquée où le corps est séparé de lui-même. Néanmoins en un rapport dynamique de lutte et de découragement, ce dernier devient le moteur de l'oeuvre, et ne cesse de la réanimer.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Léthé indien de Laure Gonthier.


Gonthier.jpgLaure Gonthier in « Lumière et réflexion », Galerie Kiss the Design, Lausanne, du 10 novembre 2016 au 11 février 2017.

Laure Gonthier ignore les natures mortes. La matière est surgissante et agissante sous l’effet de lumière qui la dilate et le renvoie vers un autre destin. Elle sort de son état spectral et semble s’animer. Elle rentre en demeure d’hypnose ou de sidération. Tout devient joyaux dans les réceptacles lumineux de l’artiste. L’ « objet » se métamorphose en monstre anatomique par effet de clarté. La nuit est remplacée par le jour, l’inerte par le vivant ailé.

Gonthier 2.jpgExistent une fête étrange, un plaisir visuel particulier et précieux. Le corps prisonnier de la pierre devient le réceptacle de cérémonies secrètes aux alchimies étranges, fantomatiques et pourtant plus réelles que le réel. Il en devient iridescent, poétique et radieux. Chaque objet se présente comme un volume plein isolé dans l’espace. Mais au lieu de s’emmurer d’avoir été « rapporté » il s’ouvre à la dissémination spatiale à mi-chemin entre la méditation et la fascination. Voici Léthé indien.

Jean-Paul Gavard-Perret

26/11/2016

La rhétorique du silence de Dorothée Wycart

 

Wycart.pngD'abord le corps. Parfois le lieu. Ou plutôt les deux. Les glissements opérés par Dorothée Wycart évoquent combien être c’est percevoir, c’est être perçue. Mais pas totalement. Les photographies font pencher plus bas la tête, fige longuement une jambe. Restent néanmoins la certitude de l'incertitude, la vacance de la vacance. Le corps jaillit en coulées, en mirages. Entre le jour et la nuit. Le clair-obscur crée le trouble, contredit l’évidence toujours factice : la « vérité » de corps possède une part d’imperceptible inavouable.

Wycart 2.jpgLe même devient le double. Chéri par pénombre, il est l’errant de l'ombre classieuse. Celle-ci avance avec l’insomniaque rêveuse. La photographie la sort de l’immobilité des statues en un pur spectacle où l’image s’enfonce en harmoniques dans une rhétorique du silence

Wycart 3.jpgLes fonds s’indéterminent par le noir et blanc. Il est temps de pénétrer des domaines secrets où le corps devient la mèche délicate aux milieux des éléments premiers. Rien ne manque mais tout est absence, suggestion. Le corps se sentant s'effriter de délices rampe, émerge subtilement. Jaillit, disparaît jusqu’à l'épuisement : ni le possible, ni l'impossible ne sont encore des garde-fous. Tout est instauré en ébullition. S’éprouve le creux où tout commence en une clarté qui égare mais où l'ombre réduit les mots au silence.

Jean-Paul Gavard-Perret