gruyeresuisse

24/02/2018

Amanda Charchian : le désir et ses formes

Charchian 2.jpegLes créatures d’Amanda Charchian ne créent pas le vice mais le jour. Et elles n’ont pas besoin de vin pour fomenter l’ivresse : elles se suffisent à elles-mêmes avec parfois un serpent attaché à leur ventre. Les fruits encore verts du corps sont là et parfois se partagent en divers types d’amour que la photographe décline pour étancher une soif, une folie ou simplement la volupté.

 

Charchian 3.jpegLe langage touche jusqu’aux lèvres des jeunes filles surprises dans leur concentration. Parfois le regard est à l’image mais parfois celui de voyeur est absorbé par d’autres plans impeccables ou élégamment parodiques selon des domiciliations hallucinées qui excluent l’anachorèse. Il est vrai qu’on est là en Californie du Sud et non dans le Middle-West. Ici des recluses s’apprivoisent dans leurs sanctuaires le cœur battant.

Charchian.jpegEt si Platon faisait de l’effroi le premier présent de la beauté ; Amanda Charchian prouve le contraire. Le corps resplendit au soleil. Et ce n’est pas parce que la photographe a ôté le voile qui la cache que la beauté se transforme en bête. Le désir rode  sans problème dans des intrigues narratives où tout demeure en suspens et impliquent divers types d’imbrication sous forme d’instants condensés.  Les alcôves n’ont pas besoin d’être chauffées. Le feu couve sur la langue et le soleil devient le dieu voyeur d’outrages mesurés.

Jean-Paul Gavard-Perret

22/02/2018

Du dévoilement à l’hypnose – Mona Kuhn

Kunh 2.jpgMona Kuhn, dans série "Bushes and Succulents", alterne des photos de coraux et de femmes nues. L'objectif : souligner la perfection des lignes et créer au-delà de l'apparence "réaliste" de véritables visions du merveilleux. La photographe reprend la problématique Georgia O'Keefe et ses peintures florales. Sa série devient une célébration particulière du féminin en le poussant sinon vers l'abstraction du moins la métaphore.

Kunh 3.jpgLes nus proprement dits, dans leurs traitements techniques métalliques, rappellent les expérimentations d'un Man Ray et représentent selon l'artiste une réponse à certains courants féministes. Il en va de même avec les coraux. Ils offrent à l'intimité un biais astucieux à ce que la chair ne pourrait suggérer. Le saut dans l'éros prend par voie de conséquence une dimension poétique. La vulve y apparaît loin de la chair. Mais cette distance n'a rien d'un mouvement de recul et d'anachorèse. Elle fait le jeu de la proximité. Le sexe y devient un corps imagé et invaginé par illusion d'optique..

Kunh 1.jpgLe sexe féminin vu de près n'est donc jamais offert tel quel mais "re-présenté" afin de dépasser les limites libidinales ou les désynchroniser de leur objet. Le corail porte donc secours au féminin afin que le plaisir visuel se détache du désir. Se produit une "déformation" insoluble au fantasme. Elle permet une émotion plus sophistiquée. Et la femme acquiert une autre beauté : celle d'un mystère hypnotique. Sa nudité devient princeps : elle est moins sexuelle que génésique.

Jean-Paul Gavard-Perret

Stesuko Nagasawa : émotion et brutalisme

Nagasawa bon.jpgStesuko Nagasawa, « céramique et papier », Galerie Marianne Brand, Carouge, du 3 au 24 mars 2018.

Les dessins et céramiques de Stesuko Nagasawaka tiennent le regardeur sous leur emprise par une force première à la fois tellurique et ailée. Le géométrisme minimalisme est trompeur. il crée une architecture de l’émotion la plus profonde. Chaque « objet » dépouillé de tout aspect décoratif ou ostentatoire devient un écrin à hantise. Il remplit sa fonction de lieu et présence poétiques par la « sur-vivance » qui émerge de la matière. Entre latence et puissance, une véritable présence physique tient par ce qui est moins un négatif des formes que leur condition première. Elle est façonnée par le ciel nocturne des mains de l’artiste : l’horizontalité se transforme en verticalité et des rondeurs deviennent le ventre de la terre.

Nagaqawa 3.jpgStesuko Nagasawaka ramène la céramique à un point d’origine pour y fabriquer une nouvelle histoire des formes. La sculpture se perçoit non seulement par ses contours mais par une qualité physique dont la tridimensionnalité se rapproche de la perfection de l’épure. Cette simplicité possède une portée infinie et d’infini. L’artiste qui enseigne la céramique à l’HEEA et qui se bat pour qu’un tel enseignement perdure trouve dans sa double éducation, japonaise et européenne, un moyen de relier l’art traditionnel aux expérimentations les plus contemporaines.

Nagasawa.jpgSurgit dès lors de la terre modelée une sculpture qui refuse de séduire par l’anecdote visuelle pour mieux signifier. Mais une fascination opère. Stesuko Nagasawa crée des pièces qui se gravent dans l’esprit. Il trouve en elles un secret et un mystère là où réside la seule condition indispensable pour que s’éprouve une vérité première. Elle illustre combien la céramique demeure un porte empreinte premier. Elle est aussi le médium essentiel qui recèle autant d’âme que de «corps ».

Jean-Paul Gavard-Perret