gruyeresuisse

25/02/2018

Solène Ballesta : exercices de perplexité

Ballesta.jpgSolène Ballesta crée des cérémoniaux surréalistes et drôles, joue de la citation en mixant ses portraits à des tableaux. Pour autant demeurent toujours un certain vernis et le sens du rituel. Les portraits deviennent des espaces de métamorphoses et de hantises entre sévérité et un certain humour, un sens de la dérision et la froideur. Chaque femme esseulée s'épanouit tel un ange sans nom mais dont le sexe ne laisse aucun doute.

Ballesta 2.jpgNéanmoins ces figures d'éros servent de pièges à l'émotion. La nouvelle Orphée n'a pas besoin de dénuder les corps. Et leur regard demeure impassible, indifférent et taillé dans le marbre. Il ne s'agit pas d'exciter les voyeurs. Néanmoins a lieu, de regard à regard, un étrange face à face. Chaque héroïne semble dire au regardeur : ce que tu recherches n'existe pas. Tu n'aperçois qu'un fantôme. Mais les plus Narcisse et non ascètes d'entre eux ne veulent rien entendre. Ils restent sidérés par ce que Solène Ballesta leur propose.

Ballesta 3.jpgIl est vrai que de telles égéries ont un teint de rose pourprée, de longs cheveux propres à faire chavirer ceux qui comme Baudelaire sont sensibles à leurs remous. Le regardeur est dans sa vision comme la prunelle dans les yeux. Cette prunelle en latin (pupilla) veut dire petite poupée. C'est avec elle que l'artiste joue et propose l'hallucination d'un rêve qui porte assistance à la volupté. Les voyeurs l'escomptent au terme de leur songe. Et qu'importe le leurre. Il existe de la part de l'artiste une sorte d'assistance à personnes en danger.

Jean-Paul Gavard-Perret

(voir le site de l'artiste: https://soleneballesta.com/)

Johanna Reich : perdre-voir ou les apparitions ambiguës

Reich.jpgJohanna Reich fait de l’image « double » le message et le messager d’une identité où le rêve se mêle à la réalité. Et ce moins chez le spectateur lui-même que chez celle qui est saisit et dont le visage se trouve décalé par une superposition. Celle-ci crée une profondeur de vue à travers divers type de « matières » (celle de l’image, celle du corps où elle s’incruste et qui lui sert d’écran).Il s’agit d’essayer de comprendre quelle peut être la nature exacte d’une identité duale que génère sur une âme et son corps fait la spécificité du cinéma et de ses projections fantasmatiques qui unit ici la perçue à la « percevante ».

Reich 2.jpgUne évidente beauté formelle - où l’influence de l’expressionnisme allemand (qui ne se limite pas à la seule lumière) comme d'un certain lyrisme de l’onirisme sont évidents -  crée un percevoir en perdre-voir. La majesté des images n’empêche pas les touches d’humour dans cette conversion magique et sensuelle. Preuve que les diverses figures du double fournissent un excellent prétexte pas seulement pour le cinéma. L’existence entière s’y résume dans des fantasmes portatifs de paradis ou d’enfer concocté par les autres (femmes). Mais pas n’importe lesquelles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Johanna Reich, “Die Gestohlene Welt”, Max Ernst Museum, Brühl (Allemagne), à partir du 24 février 2018.

 

Claire Liengme et la poétique du quotidien

Liengme 2.jpgClaire Liengme poursuit une quête originale entre sa Suisse natale et l’étranger. Partout elle capte des instants, collationne des photographies trouvées, monte des diaporamas et crée des cartes postales sur la vie dont elle récupère des fragments et des restes parfois absurdes ou éphémères ou des histoires ordinaires. De tels choix figuraux intempestifs engendrent des réflexions fondamentales sur les espaces, la vie quotidienne. L’anecdote n’est jamais décorative mais significative. Existent une critique implicite du monde tel qu’il est mais aussi la mise en valeur de l’immédiateté et du passage.

Liengme.jpgCela permet de transfigurer des lieux « communs » de la société. Il ne s’agit pas de tromper le regard mais de reconsidérer l’espace en des ambiances ironiques.

 

Liengme 3.jpgL’illusion créée par l’artiste fait écho au leurre d’un système intenable fondé sur la vie à crédit. Le langage plastique devient une lame de fond face aux surfaces incolores du monde. Parfois l’artiste réintroduit de manière parcimonieuse une présence humaine : une lumière filtre d’une fenêtre. Mais la beauté n’a rien de lisse. Elle renvoie à une série d’ambiguïtés soulignées tant par les sujets qu’à ses formes. On y voit s’écouler les heures et les jours. Et tout ce qu’il en reste en des fragments d’histoires à recomposer.

Claire Liengme, « 4 artistes jurassiens », Musée Jurassien des arts de Moutier, du 10 mars au 11 novembre 2018.