gruyeresuisse

28/04/2018

Gil Rigoulet : cet après-midi j’ai piscine

rigoulet.jpgConnu pour ses images de rockers normands dans les années 1970, Gil Rigoulet présente une série inédite de sirènes Leur vision n’a rien de classique. Aficionados des bains de mers, arpenteur zélé des piscines l’auteur arpente leurs lieux depuis plus de trente ans. Et c’est un bain de jouvence où, tel un abbé, Rigoulet sourit dans un pari excitant là où par effets aquatiques le réel pourrait sembler sans prise.

rigoulet 3.jpgLes histoires d’eau commencèrent à la piscine d’Evreux à l’aide du « Baroudeur » amphibie de Fugica. Le photographe en est aujourd’hui au cinquième appareil du même type… Pour autant Rigoulet n’est pas un voyeur compulsif : s’il prend les naïades par surprise c’est que désormais les photos sont interdites dans les piscines. Mais il a inventé un inventaire unique en noir et blanc de tels lieu et leurs nageuses aux intrigants attraits.

rigoulet 2.jpgCette série s’insère dans une recherche sociologique et esthétique sur le thème « Le corps et l’eau ». De l’originalité des prises, de la sublimité des femmes et du bonheur de l’abandon se dégage le jeu des formes et de la lumière. Des femmes osent une nudité appuyée et tout devient tendrement drôle et beau. Il suffit que s’identife la forme d’un corps, que se perçoive son signal et c’en est fait. La liberté est là. La vie quasi « primitive » tout autant.

Jean-Paul Gavard-Perret

Gil Rigoulet, Le corps et l’eau, Galerie Hegoa, Paris.

27/04/2018

Katharina Mayer : familles je vous aime - enfin presque

Mayer 3.jpgKatharina Mayer, “Familienbande”, Fotohof, Salzburg, 151 p., 2018.

Katharina Mayer cultive une appétence pour les grandes familles. Elle ne cesse de les présenter en groupes et sur une ligne subtile entre document et photo d’art. La frontière est volontairement floue. Il existe là un humour corrosif sous l’apparente impeccabilité. Positions, postures, perspectives sont inhabituelles. Et la présence du décor et des accessoires n’a rien d’anodine.

Mayer 2.jpgChaque cliché devient une mise en scène aussi réaliste qu’énigmatique voire parfois surréaliste. Enracinées mais voulant se priver de re-pères et de mère glaise ces photos dans leur fixité troublent l’espace « officiel » afin de prouver combien il « ment ». Elles nous font de l’œil en nous transformant un voyeur de ce qui échappe à des modèles consentants apparemment fiers et rassurés (ou complices) d’être ainsi exhibés.

Mayer.jpgChaque portrait propose des routes innombrables là où sous le manteau la photographe semble dire : « Famille je vous ai, famille je vous hais ». Les corps en témoignent. L’homme est là, phallique ou en embuscade. La femme doit remonter à l’air libre pour n’être plus noyée. Katharina Mayer saisit le suspens de telles théâtralités. Elle y introduit le doute par ce qu’elle colonise en sa recomposition et sa narration.

Jean-Paul Gavard-Perret

24/04/2018

Barbara Polla herself : refondations de l’éros

Polla.pngBarbara Polla, « Ivory Honey », dessins de Julien Serve, New River Press, Londres, 201

Barbara Polla frappe fort pour son premier livre de poèmes écrit en anglais. L’éros  - comme le titre l’indique  - est chauffé à blanc mais conserve son «taste of honey » chanté jadis par les Beatles. La Genevoise demeure en effet miel et abeille. Pour l’homme elle reste « a dream machine / flying in the sky ». Elle semble se soumettre à cette condition de maîtresse et servante mais n’est en rien soubrette. Cœur romantique certes, elle sait bien des choses sur la mécanique des sentiments comme de l’érection. A celles et ceux qui l’auraient oublié l’auteure et galeriste reste éminent médecin. D’où peut-être sa liberté d’écriture pour parler du plaisir féminin. D'autant que le transfert d’une langue maternelle à une langue foraine lui permet d’être encore plus « crue », directe et crédible.

Polla 2.jpgBarbara Polla ne se contente pas pour ses poèmes d'un minimum vital du plaisir. Elle le pousse avec humour et de multiples références au sein de l’Histoire du monde et la marche du temps. Si bien que plus que le corps de la femme c’est le corpus féminin qui sous la grande nacre du ventre n’a plus rien de famélique. Il se revendique pour ce qu’il est et qu’importe si son lustre rend jusqu’aux vieux boucs novices. A sa manière l’auteure secoue les hommes et devient cowgirl des taureaux afin qu’ils ne l’ennuient pas le dimanche mais lui donnent du plaisir.

Polla 3.jpgUne fois de plus l’auteure étonne et dépote. Elle prouve qu’il existe toujours de belles surprises dans une belle personne. C’est à la fois féroce et poétique. Parfois des abats sont marqués d’étoiles de mer qui finissent en queues de poisson. Les étalons ne sont pas forcément d'or. Qu’importe pensent certain(e)s si la fusion dans le réel n’est pas au rendez-vous. Mais la poétesse fait tout pour. Et Julien Serve indique par ses dessins une certaine marche à suivre… Rappelons pour finir que juste après la belle préface de Frank Smith, l'amazone offre à tous les Moïse ses tables de la loi. Pour sûr, ils ne resteront pas de marbre. Ainsi, celle à qui jadis on voulut retirer la langue, la tire à son tour. Par ses injonctions, son ironie, sa sensualité elle brouille les cartes qui donnent de l’atout au seul mâle. Elle en demeure la reine cœur mais aussi le Joker.

Jean-Paul Gavard-Perret