gruyeresuisse

10/12/2016

Louisa Gagliardi : espèces d’espaces


Gagliardini.pngLa jeune graphiste lausannoise Louisa Gagliardi impose des œuvres qui sont de véritables usines à gaz. Recherches personnelles ou travaux de commandes qu’importe : histoires, anecdotes trouvent un traitement aussi impeccable que surréel. Il existe là des féeries glacées impressionnantes déclinées à travers des points de vue subjectif ; celui de ses « narrateurs » et celui de la créatrice elle-même à travers ses traitements numériques. Jaillissent divers types de hantise des lieux en une poésie mystérieuse et prégnante. Un ordonnancement subtil, acéré (mais doux parfois) crée un langage particulier. Rehaussé de volumes géométriques les images peuvent servir de cautions au rêve. L’anonymat décliné sous forme de structures crée une énergie ténébreuse.

La puissance immobile, épurée et chargée de silence des monstres architecturaux comme égarés dans un tel contexte suggère un équilibre où le jeu du lointain fait celui de la proximité. Sous l’apparence crue un lieu dégagé de toute facticité aguicheuse ou de pure « façade », se produisent une complémentarité et une harmonie intempestives. L’oeuvre renforce l’idée que l’architecture est réactive et « métaboliste ». L’imaginaire graphique permet donc franchir des seuils et reste au service de rapports complexes. Masses et ruptures de plans font que les structures et leur contexte se regardent et se complètent. L’espace y devient temps. Temps non pulsé mais à l’indéniable force suggestive.

Jean-Paul Gavard-Perret

Louisa Gagliardi , « Notes for later », Galerie Rodolphe Jansen, Livourne, de12 janvier au 11 février 2017.

 

06/12/2016

Mara Tchouhadjian : éclosions et blasons

Mara 2.jpegEn parallèle à sa pratique personnelle, Mara Tchouhadjian crée pour le collectif « le crabe et la mécano » - « collectif né un matin à Shanghai » - dans différents lieux entre cette ville et Genève. La jeune artiste a toujours travaillé pour financer ses études d’art. En retour, celles-ci en ont été enrichies. Pour la plasticienne le dessin devient la disposition propre à saisir le réel en le transformant en inventions subjectives pleines de drôlerie, de transgressions d’une grande maîtrise. Au sein de la bataille des lignes épurées le dessin tient parfois du pictogramme, de l’empreinte voire de la vanité entre fétichisme, farce et feinte de sadisme. Néanmoins le dessin ne se veut pas pour la jeune artiste une narration mais une évocation. Même dans la fresque elle renvoie à l’intime.

Mara 3.jpegCe travail relève du geste (souple) et de la réflexion par effets de rythme et de pulsation en des sortes de décompositions d’actes plus suggérés que montrés. L’œuvre reste de l’ordre de la trace minimaliste, stimulante au sein de ses éclosions. Le dessin devient espace et durée entre le dedans et le dehors. L’éros émerge mais touche à une forme d’ascèse là où tout joue du pli et de l’ouverture de fragments restreints de corps - parfois à la limite de l’abstraction et au sein d’écho d’actes imbibés d’une tension charnelle. En des essences invisibles et des détails subsiste le tout de manière ironique ou hallucinatoire. Chaque dessin à la fois pulvérise ou rassemble en des blasons qui installent le trouble.

Jean-Paul Gavard-Perret

05/12/2016

Cluca : fiat lux et (une certaine) volupté

 

Cluca bon.jpgCluca ne cesse de tenir le voyeur sinon droit dans ses bottes du moins à distance face à ses autoportraits et ce même lorsqu’elle joue de l’impudeur en des scènes qui refroidissent les possibilités d’échauffement fantasmatique grâce à un technique dont les artifices formels ont un but précis et toujours le même : éviter la frénésie du spectaculaire par sa mise en abîme. Cluca Bon 4.jpgCe qui s'empare de l'image demeure inerte en un cadre carré ou en cercle. Recroquevillée ou dressée, feignant l’arrogance ou la contrition - dans ses séries « All along with » Beckett », « All along on my own », « Replique » et « Selbständig » - Cluca cherche à la fois à être vue mais autant à se cacher comme si sa propre image ne lui appartenait pas. Et si dans ses autoportraits en hommage à Beckett l'aire de jeu est encore matérialisée par son plancher et quelques accessoires, bientôt la femme reste seule sinon « à » du moins « dans » l’image et au sein des « horribles mouvements de l'immobilité » (Pol Bury) là où un coutelas invite au meurtre d’une certaine visibilité.

Cluca bon 2.jpgL’autoportrait devient - en des images et séquences parfois lardées d’une coupe franche sur très gros plan en plongée - un lieu d’effraction où l'Imaginaire et le Réel se réfléchissent l'un dans l'autre selon une indiscernabilité programmée au sein même du genre qui est « normalement » la référence de la « distinction » et de l’individualisation. Cluca extirpe donc l'autoportrait au cliché. L'image ne prétend plus instaurer des signes analogiques avec le réel. Cluca bon 3.jpgL’habituel effet de voile que le miroir narcissique feint de lever est remplacé par un dévoilement inédit. En un surcroît de théâtralité émerge une image en dessous ou en dessus de l'habituelle seuil de représentation de l’autoportrait. Il trouve avec l’artiste son évidemment, ou si l’on préfère « sa vitrine du rien » (Novarina) entre émergence, et engloutissement.

Jean-Paul Gavard-Perret

Voir : http://www.cluca.org/all-along