gruyeresuisse

06/09/2013

Dans le grenier et au milieu des chats : entretien avec Muriel Décaillet

 

 

Decaillet 1 3.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ?   Mon fils

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Avalés par la réalité du monde

A quoi avez-vous renoncé ? A croire en Dieu

D’où venez-vous ?  D'une région montagneuse de Suisse, le Valais

Qu'avez-vous reçu en dot ?  La persévérance  

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Ma vie sociale

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Un grand plaisir : la lecture

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? A vous de me le dire!

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Probablement la pleine lune

Où travaillez-vous et comment ? Dans mon grenier, au milieu des chats

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ?Je podcast des émissions de radios

Quel est le livre que vous aimez relire ? «  Ce que je voulais vous dire », de Anaïs Nin

Quel film vous fait pleurer ? Récemment, « In the Cut », de Jane Campion.

 


Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Cela dépend des jours, parfois une étrangère

Décaillet 1 2.jpgA qui n'avez-vous jamais osé écrire ? Julian Assange

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Reykjavik

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Les artistes femmes. Kiki Smith, Cécile Reims, Mary Kelley, Francesca Woodman, Dorothea Tanning


Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un poème érotique

Que défendez-vous ?  Toute forme de singularité


Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  Exactement le contraire!

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Je la trouve creuse et symptomatique de notre époque désidéologisée

Entretien avec Jean-Paul Gavard-Perret, le 6 septembre 2013.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

03/09/2013

Dans l’ombre de la lumière : Catherine Gfeller et l’âme sévillane

Gfeller 2.jpgCatherine Gfeller, « Belles de nuit », Galerie Turetsky, Genève, du 12 septembre au 26 octobre 2013, "Paroles d'artistes/Portraits d'artistes" film avant-première au  Kunstmuseum de Berne.

 

Sous couvert de littéralité Catherine Gfeller invente toute une poétique de Séville. En une suite de cadrages, de décadrages et de juxtapositions d’images l’artiste ne renonce plus à une certaine ornementation. Mais celle-ci est loin d’être gratuite : elle est opéra, opération donc ouverture.  La photographe propose des prises complexes où le sacré se mêle à la sensualité, le divin au charnel. Une nouvelle fois elle devient monteuse  et compositrice afin d’atteindre une beauté où se rejoignent idéalement l'harmonie, l'équilibre, la géométrie, la grâce, l'éphémère et le permanent.

 

L’obsession du lieu est centrale : mais Séville devient kaléidoscopique. Dans son film comme dans son exposition le goût pour la trajectoire reste important au même titre que celui de la construction. La cité se veut ici la ville des « belles de nuit » et la première d’entre elle : la Vierge. Mais cette dernière ne touche pas seulement à l’indicible et à la prière. Le  rite dont elle fait l’objet s’ouvre à un tapage certain et à des démonstrations plus intempestives que cultuelles. L’« essence » mystique passe par la petite porte au profit de la reprise en main  du corps féminin. Si bien que la dimension abstraite du mythe sort de l’inéluctable. Car la photographie n’est plus un art du silence imposé par l’indicible virginal. Séville dans ses fêtes religieuses provoque donc des montées des circonstances comme il y a des montées de lait. Elles entraînent des fantasmes et ce qu’ils supposent.

 

Gfeller 3.jpgCatherine Gfeller à cet égard  trace une voie nouvelle en photographie. Elle vient souligner mais aussi troubler  le principe de séparation et de distance. Au masque tranquille, muet de la «  Dulcis Virgo »  l’artiste juxtapose la ville, ses pélérins et ses belles de nuit. Sous couvert de voir en l’image sainte un ex-voto ils la transforment en une image innocemment et inconsciemment érotique. A l’indicible  de l’image pieuse se substitue celui de la photographie. Elle se trouve intimement liée au temps et à la mort, au désir et à l’instant.

 

Reste néanmoins l’énigme fascinante de la pureté entre l’austérité et l’étincelle de feux pas forcément sacrés. Dans l’imaginaire religieux  la Vierge devient une paradoxale concubine. L’artiste la fait vivre comme une renaissance dans le contact sensuel avec la lumière du lieu. C'est là qu'elle trouve une nourriture mystique, c’est là aussi que les croyants la font dévisser du spirituel à tout crin. Séville tel qu’elle est montrée sous couvert de chasteté est plus sulfureuse qu’il n’y paraît. On y cherche quelqu'un. Quelqu’un de caché.  L'artiste pour l’évoquer crée des images qui se  distribuent en seconde et en tierce. Il y a là une forme de lyrisme flamboyant coupé par des références optiques parfois plus sobres. Ce « jeu » permet de penser le multiple de la féminité et des roseurs impudiques mais ô combien discrètes sous le bleu de ciel où les sévillanes osent parfois des attitudes qui damnent les âmes que la Vierge voudrait contrôler.  

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

25/08/2013

Présence de Meret Oppenheim

Meret 2.jpgMeret Opeinheim, « Ein engerehmer moment », 20 septembre – 19 octobre 2013, Galerie Mader, Bâle.

 

Meret Oppenheim aurait eu cent ans cette année. Venue de, puis revenue en Suisse après un détour sur Paris elle laissa à sa mort une œuvre immense occultée par deux « images ». Son  «Déjeuner en fourrure» (1936) : une tasse, une assiette et une cuillère recouverts de fourrure et son statut de muse des surréalistes immortalisée par  Man Ray.  Sa beauté lui fut d’ailleurs préjudiciable. On retint souvent sa plastique. Cela la plongea dans une longue une crise de création de près de 20ans. Meret Oppenheim fut pourtant une magicienne aux divers talents. Elle laissa tableaux, sculptures, costumes, objets, œuvres dans lesquels elle ne cessa d’expérimenter divers langages. Elle refusa toujours la banalité, la cuistrerie et  les effets répétitifs de l’art. Son travail aujourd’hui encore ne fait qu’ouvrir des questions. Il reste animé d’un instinct de liberté rare : «Elle  ne nous est pas donnée, il faut la prendre»  se plaisait-elle à rappeler.

Poétesse surréaliste ses écrits sont animés d’un sens particulier de l’humour et du lyrisme. Ils lui permirent par exemple d’évoquer les parties génitales avec une pudeur caustique ou de briser l’influence oppressive des surréalistes en train de prendre de l’âge et préoccupés de « coucher » une œuvre. «Les pensées sont serrées dans ma tête comme dans une ruche. Je les coucherai plus tard sur le papier. La terre vole en éclats, la sphère spirituelle explose, les pensées se dispersent dans l'univers et vont continuer à vivre sur d'autres étoiles.» écrivait celle qui pour autant ne doit pas être prise pour une mystique mais pour une  non-conformiste et avant-gardiste, parfois drôle et intrigante au besoin.

Meret 3.jpgCelle qui passa sa jeunesse à Bâle, à  Delémont et à Carona, dans le Tessin, et qui naquit artistiquement à Paris s’est élevée contre les idées rétrogrades de ses condisciples mâles. Son père en premier. Pour lequel, affirma-t-il,  «Jamais les femmes n'ont apporté quoi que ce soit à l'art».  Mais l’écriture de sa fille lui répondit. En frappant parfois fort. Et si - note-t-elle -   « Nietzche parle des femmes comme des produits d’élevage : chats, oiseaux ou dans le meilleur des cas vaches »  elle changea la donne. Ce qui ne l’empêcha pas de soigner ses relations avec Hans Arp, Alberto Giacometti, et Picasso. Ce dernier, voyant ses bracelets en hermine, lui suggéra l'idée de la mythique tasse en fourrure. Mais c’est à Berne au début des années 1970 qu’elle s’engagea vraiment dans le débat féministe. Recevant  le prix d'Art de la ville de Bâle, elle déclara: «Je dirais presque que la part de masculinité intellectuelle chez les femmes en est pour le moment encore réduite à se cacher (…) Les hommes projettent sur les femmes la part de féminité qu'ils ont en eux et qu'ils méprisent». Meret Oppenheim sut donc tirer les femmes de cette impasse. Elle prouva combien celles-ci, en art comme ailleurs, ont beaucoup de choses à dire et à montrer. Leur combat continue. Avec profit pour la communauté humaine.

Jean-Paul Gavard-Perret