gruyeresuisse

15/03/2014

Laure Gonthier : se méfier de l’eau qui dort

 

gonthier.gifLaure Gonthier. Aperti 2014 Lausanne, 5-6 avril.

 

On donnerait le bon dieu sans confession et des tonnes d’argile pour qu’en sainte céramiste Laure Gonthier cuise et propose encore et encore des pièces au lustre policé et à la blancheur immaculée. « Hélas » chez elle la beauté garde un parfum de souffre : là où il y a séduction la torture n’est pas loin. L’artiste joue en parfaite anatomiste à mêler les codes et les cordes de la séduction et de la torture. Ses pièces ressemblent à des tables de dissection et ses bijoux à  des pièges. On, tombe avec délice dedans. Entre le sens du sérieux et de la dérision Laure Gonthier aspire au noir par blanc (l’inverse est vrai aussi) mais sans plonger l’être dans le morbide : tout transpire l’éther là où se narrent des histoires qui sans doute « ne conviennent pas » mais sont délicieuses d’autant que l’artiste touche les lieux impénétrables de l’être. On y prend la plaie par une lèvre et la guillotine semble amoureuse de la tête.

 

 

 

gonthier 2.jpgIl se peut donc bien que l’artiste ait du sang sur les mains puisque  de l’humanisation charnelle est conservée non pas la chose mais son dedans. Laure Gonthier - en guise de consolation -  introduit une force d'abstraction pour atteindre des effets sensoriels plus profonds que ceux d’un réalisme faussement flagrant.Les chairs ouvertes s’opposent à ce que Deleuze nomme "image affection". Non que Laure Gonthier cherche la désaffectation de l'affection mais la céramique n'est pas le lieu des fantasmes. Elle suggère un indicible dans lequel l'émotion n'est plus une sensibilité cutanée mais quelque chose de profond et de drôle. Une magie effervescente d’un nouvel ordre est en marche et ne se referme plus même si parfois l’artiste se veut l’infirmière couseuse de nos peines de cœur et révélatrice de notre étouffement.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:04 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

12/03/2014

Des cratères endormis aux affleurements : Barbara Bonvin

 

Bonvin 2.jpgBarbara Bonvin, Aperti 2014, Lausanne, 5-6 avril 2014.

 

 

 

Barbara Bonvin diffuse le réel pour qu’en émerge des profondeurs au dessous de l’écorce qui les contient. Une sorte de rêve s’allume à la tombée des couleurs, de leurs taches ou leurs à-plats. Un songe s’élève au sein même de paysages dévorés d’ouvertures. Des lueurs échappées tirent doucement le réel vers ce qu’il faudrait voir. On le peut car le rideau se déchire. Des courants, des mouvements agitent la surface des peintures comme des gravures. Sont atteints des passages envoutants. Parfois ne reste que la trainée opaque d’une sentinelle mais le plus souvent dans le monochrome comme dans le jeu des couleurs des abîmes s’allument. Chaque tableau de la Lausannoise reste une interrogation. Il y a des cratères d’éruption à l’envers, le feu grince en de lointaines divergences, le noir se tord sous des salves où germent des constellations. Parfois des sédiments d’éternité se déposent doucement et parfois la peinture s’envole. Au passage elle ronge le mystère des porphyres nuageux porteurs de veinules coulant sur la toile. Ou elle maraude la vie tombante lorsque Barbara Bonvin secoue les montagnes qu’elle arrose d’un imaginaire dont les couleurs se mitonnent au fond d’écuelles disputée par des esprits célestes ou fous bouche ouverte. Au besoin l’artiste les épingle sur l’une ou l’autre de ses toiles pour sortir le monde de sa mesure et de son repos dans un travail de plaisir et de recueillement. Le futur est toujours en instance de formes et de couleurs qui distillent déjà de subtiles clartés. Entre fluidité et densité l’artiste filtre le monde et l’image en rusant parfois de tourbillons ou d’effets de plans.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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06/03/2014

Fabienne Raphoz : havre d’Arve

 Raphoz 2.pngFabienne Raphoz, « Terre sentinelle », 182  pages, 18 Euros,  Editions Hors-Limite, Genève.

 

 

 

Avec Fabienne Raphoz la langue classique risque la peine capitale. La  poétique la met à mal dans la folie d’une sagesse née près du lit de l’Arve. Les syllabes en émoi finissent  par y ramener une épouse toute neuve  pour  le réel. Celui-ci n’a plus seulement le coq en cuivre du clocher de Filinges pour  volatile. S’éprouve un vrai plaisir de sybarite à se laisser troubler des mystérieux paysages poétiques de Fabienne Raphoz. Le bleu de son horizon ne s’éloigne pas lorsqu’on le touche et demeure même lorsque fond la lumière du soir. La poétesse le retient encore pour voir dans l’échancrure de la nuit un oiseau inconnu que Jim Jarmusch pourrait  filmer comme il filma Kurt Cobain au milieu d’une forêt nocturne. Le Bleu, plus qu’une couleur, est la matière des formes dans ses déclinaisons de nuances. Le plus souvent ce sont les animaux qui les portent en jouant un rôle particulier : le verbe prend les tonalités  de l’espoir des  papillons du soir et de l’acier électrique des libellules que la poétesse épiait le long de l’Arve avant que la rivière passe la frontière sans visa.

 

 

 

raphoz.pngQuelquefois les mots sont en avance et d’autres en retard. Ils sont parfois à l’heure. Mais jamais à la même heure. Ils multiplient  la  syntaxe en coupures, comptines et racines pas forcément carrées pour des extases qu’on ne saurait feindre. On ne sait s’ils finissent par arranger le monde mais les choses  y font leurs affaires entre gourmandise et lumière. De tout leur bleu les branches se mettent à bouger et cela est contagieux. Rien de comparable dans la poésie du temps. On peut bien sûr relier l’œuvre à  Pesquès, Jaffeux ou de Vaulchier. Mais il existe chez Fabienne Raphoz un humour et un détachement particulier. Une alacrité et une justesse aussi. Ils font de « terre sentinelle » un espace particulier dans la poésie contemporaine.