gruyeresuisse

20/12/2016

De si jolis petits monstres : Julie Blackmon

Blackmon.jpgSans aucun didactisme mais avec un sens du plaisir et une préhension plus formaliste que psychologique Julie Blackmon crée un monde surréaliste par effet de réel. L’enfant y devient le rempart de l’avenir. Le tout présenté de manière ludique par une photographe capable de transformer chaque prise en tableau d'où naissent les sensations les plus diverses. La nudité enfantine n’est jamais malsaine et ne contient rien de frelaté. Elle offre une sensation vitale.

Blackmon 2.jpgLes silhouettes créent un mouvement féerique au sein du réel et du quotidien. Sobrement lyrique, décapante, baroque et décalée, chaque prise joue de la fixité ou du mouvement en ce qui est de l'ordre de l'impalpable mais aussi de la matière.

Blackmon 3.jpgL’image décompose le monde pour le recomposer dans l’espoir de la chimérique expatriation. Reste la liberté de la sensation et de l’imaginaire. Julie Blackmon métamorphose le monde dans une vision aussi ironique que douce. Il y a là des rires et des cris. Les « sonorités » de la photographie les fait « entendre » même si l’atmosphère créée impose le silence.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/12/2016

Corinne Borgnet : le temps qu’il fait


Borgnet.jpgIl faut se méfier des chausse-trappes que Corinne Borgnet propose au sein de ses vanités : elles changent totalement de profil par rapport à leur genre historiquement normé. L’artiste s’en amuse avec sérieux en tressant de fausses louanges à nos fétiches ou en les réduisant en « petits Mickeys ». Tout se débride se désentrave en un travail indépendant qui prouve une grande puissance de l’imaginaire là où sous la sexualité rôde une « terrariophilie ». Elle pousse autant au rire qu’à la réflexion, la méditation, la rêverie, l’amour sans que tous ces éléments soient incompatibles.

Borgnet 2.JPGSi bien que les « Ego Factory » de Corinne Borgnet n’ont rien à voir avec celles de Ben. Et son ou sa « Cure » (en hommage au groupe des 80’comme à la psychanalyse) propose une réflexion critique sur les objets, codes et genres. L’autoportrait de l’artiste est par exemple fait de deux chaussures en jachère surmontées de deux globes oculaires. Quant aux travailleuses vouées à la production de masse elles sont présentées nues, glabres, anonymes. La nudité ne suggère pas le désir mais l’effacement des corps.

 

Borgniet 3.jpgLe monde oscille entre le trash et l’enchantement. Poétique, ludique, l’œuvre est clairement politique : le corps peut s’y résumer à un « post it ». De « glamoureux » il devient spectral, « morgue-anatique ». Certes le désir existe, mais il se réduit au mieux à un gadget sex-toy. Reste néanmoins sous le pessimisme tendresse et espérance. Les femmes zombies qui sont sorties de leurs souliers de luxe peuvent ouvrir un opinant Opinel pour larguer les amarres et redevenir louves nées de l’espace. Sortant de leurs geôles bientôt elles n’auront pas besoin d’ascenseurs pour s’envoyer en l’air.

Jean-Paul Gavard-Perret

*Voir : http://www.corineborgnet.com/

 

Sabine Jeanson dans la mangrove lémanique

 

Jeanson 2.jpgSolitaire, discrète Sabine Jeanson s’éloigne des bruits de la ville, du vent et de la pluie, de la rancœur pour s’abandonner aux vagues et de son art. Il n’ignore rien du réel. Mais ne s’y limite pas. Néanmoins jamais la plasticienne n’abuse des brosses à reluire. Les siennes abandonnent la chevelure (même si celle de l’artiste aurait fait rêver Baudelaire), elles deviennent surréalistes : un paysage y nait. Peintures, photographies, montages, collages, inserts, entre invention et recollection créent un univers qui demeure trop méconnu.

Jeanson bon 2.jpgIl est vrai que la Genevoise n’est pas une stakhanoviste de la production ; ses œuvres sombres, secrètes, radicales et humoristiques ne sont sollicités que par son intériorité. De là jaillit l’envoûtement particulier de ce qui tient de l’ineffable. Sabine Jeanson fomente sa transsubstantiation en puisant dans le bric-à-brac de la culture et de la rue afin de forger sa propre mythologie portable. Le corps y semble près de la bête, mais il est tout autant proche de la mystique.

Jeanson bon.jpgLa peinture jadis la photographie et le montage « romanesque » en secouent l’épaisseur et l’opacité venues de l’attraction de divers mondes, de leur resserrement ou de leur relâchement, de leur coquetterie, horreur, drôlerie. Le processus créatif rien d’impulsif : il est le fruit d’une maturation. L’artiste sait toujours attendre. Trop peut-être pour ceux qui voudraient se nourrir de ses œuvres conséquentes entre desquamation et tatouage au dévers de toute posture psychologisante.

Jeanson par Voeffray.jpgLe dévoilement poétique a donc lieu par images matières dans la palpitation du vivant même lorsque le passé est rappelé dans une unité constitutive avec le présent. En dépit du désastre du monde surgit un lever d’espérance là ne reste que la nécessaire pâleur sur la mangrove lémanique que constituent les lueurs du réalisme que l’artiste secoue pour réveiller les humain et leur donner "l'envie d'être encore en vie" (Beckett).

Jean-Paul Gavard-Perret

De Sabine Jeanson « Roman de gare », Théâtre SCM, Genève.

 (photo de l'artiste par Anne Voeffray)