gruyeresuisse

26/12/2016

Julia Wellner : vers l’invisible

Wellner.jpgJulia Wellner, « Take me back to the frozen north »,Espace JB, Genève, du 26.janvier au 1er mars 2017.


Julia Wellner propose des paysages oniriques à partir d’architectures ou de lieux naturels par l’usage du sténopé ou d’un appareil classique afin de révéler le monde sous un aspect « fantômal » et minimaliste. Wellner 2.jpgLa photographe poursuit une œuvre cérébrale et poétique où la présence se réduit à des formes qui sont autant d’inflexions dont la tessiture passe de la lumière à l’obscur et vice versa : la couleur elle-même semble se métamorphoser en noir et blanc. Le paysage se dissout. Les visions semblent jetées hors du temps. La vibration se diffuse en ondes, en courbes de niveau.

Wellner 3.jpgPar ce qui reste de paysage le mystère s’épaissit avec une liberté formelle toujours renouvelée en suite de halos spectraux. De telles présences permettent d’accomplir un voyage dans la photographie. L’œuvre implique une qualité d’attention qui ne force rien mais que rien ne peut remplacer. Le travail dans sa mentalisation même crée une émotion particulière : celle d’un face à face sans tension ni précipitation. Elle ne permet plus de se soustraire à une présence mystérieuse.

Jean-Paul Gavard-Perret

25/12/2016

Révision des poncifs - diamants hors canapé d’Erika Lust


LUTZ.jpgDans « Eat With… Me » une femme en robe rouge a dressé une table sur laquelle un chef sert un repas (poulet rôti, huîtres, fruits indécents, crèmes onctueuses). Il devient le prélude à un autre tout aussi délicieux. L’artiste par ses fantaisies sensuelles transforme les films X. Ils sonnent juste car le sexe n’est pas joué et s’éloigne du porno en refusant ses tropismes d’une banalité crasse.

Erika Lust publie ses films sur son site « Xconfessions » en ne négligeant ni son intégrité artistique ni son sex-appeal. Pour elle le cinéma qu’on nomme adulte, X ou pornographique doit employer des valeurs cinématographiques classiques sans quoi il n’est qu’un sous-produit au lieu de devenir ce qu’il peut être : une féerie sexuelle, pro féministe et engagée. Ce cinéma doit être créé pour les femmes et par autres choses que des seins et des fesses. Il s’agit de prioriser le plaisir féminin : l’attention au détail est majeur. Le diamant ne s’expose pas sur n’importe quel canapé.

LUTZ 2.jpgL’objectif est de donner aux spectatrices qui constituent la moitié du monde le désir d’imiter ces femmes et leur accorder la priorité en leur montrant ce qu’elles n’ont pas vu auparavant et qu’elles ne connaissant pas assez : « Je ne parle jamais de la Pornographie mais des pornographies. Je veux montrer et faire comprendre comment ce qu’on nomme « la pornographie courante » est si complexe et contradictoire et riche et divers » précise l’artiste. La Suédoise lutte contre l’industrie porno qui s’enrichit par ses dégradations de la représentation du sexe. Elle crée son cinéma X. Il possède un pouvoir libératoire en amplifiant la topographie pornographique et en profitant du support du Net.

LUTZ 3.jpgLe corps demeure naturel mais prêt aux débordements de l’imaginaire, aux excentricités qui rappellent combien les aspirations sexuelles sont diverses. Autrement dit, le porno courant a besoin de multiplicité en favorisant l'étrangeté, la différence pour le sortir de son ornière phallocentrique. Certes la physiologie de sexe ne va pas changer, mais ses significations le peuvent. Dans l'attaque du pénis plutôt que du phallus, ce féminisme anti-pornographique classique élude le pouvoir masculin phallocratique et monolithique en créant un autre trouble, un ravissement différent.

Jean-Paul Gavard-Perret

Films d’Erika Lust sur : erikalust.com

 

23/12/2016

Princesse aux pieds nus avec des chaussures rouges : Emilie Chaix


Chaix.pngLes dessins et les sculptures d’Emilie Chaix proposent des narrations génériques donc premières à travers menhirs et totems : ils ne sont pas phalliques mais remettent en cause la question même du genre à travers cinq couleurs clés : « le rouge – pour le dégoût et l’organique, la couleur chair – pour l’attraction, le noir – pour l’absolu, le brun – pour le bois et la nature, le blanc – pour la pureté et les os ». Créant à l’instinct ("en dormant" dit-elle) l’artiste devient une chaman dont l’ambition possède une dimension prométhéenne : dégager le monde tel qu’il est de ses miasmes au nom de l’amour.

Chaix2.pngEmilie Chaix devient tout autant la réincarnation d’une fée que certains prendront pour une sorcière aux chaussures rouges, celles de la « Belle au bois hurlant » (dit-elle) qui rêve de prendre son envol tout en conservant un corps dont elle révèle la profondeur en « opérant » (ouvrant) sa peau. Existe dans l’œuvre l’envers et l’endroit, le cocon et ce qu’il cache en une suite d’hybridations (être humain/animal, dehors/dedans) montées en neige fourmillante de couleurs. Sous la légèreté du trait, le corps est abyssal. Il devient en un mixage formel où transparaissent le désir protection et la présence de la vulnérabilité.

Chaix3.pngD’où le perpétuel montage/démontage proposée par la créatrice entre alacrité et gravité déclinées de manière ludique insidieuse et poétique. La sculpture parachève ce que le dessin propose par son mixage  baroque de divers matériaux. Un peuple intérieur s’anime à travers les textiles, plumes, os etc. afin de rameuter un art rupestre. Il ramène à la cruauté de l’antérieur, à une immémoriale peur, au dur de durer en ce qui demeure un hymne de vie et l’éloge de la beauté chez celle qui devient la primitive du futur.

Jean-Paul Gavard-Perret