gruyeresuisse

14/08/2018

Poussées téméraires et vulnérables : Amélie Chassary

Chassary.jpegAmélie Chassary représente ce qui relève du sentiment à travers ses visions des femmes et des plantes. Elle crée l’espace sensible qui lui est propre non pas d’après son contenu, mais par son intensité parfois quasi irréelle. Celle-ci produit une vision, provoque une apparition fondée sur la pure subjectivité à même de donner aux images leur force de révélation en ce qui demeure fuyant et par là même puissamment évocateur.

Chassary 2.jpgFixes et achevées les photographies débordent : au-delà de toute mesure. Quoique vigoureuses et réelles, elles possèdent quelque chose d’inachevé comme si elles voulaient continuer encore de croître pour atteindre un point de tension extrême afin d’entamer une vie nouvelle chez la Femme comme dans le végétal. Il s’agit aussi d’atteindre une lumière éloignée grâce à laquelle l’œil pourrait voir et réellement connaître le monde qui l’entoure par une transformation du regard à travers laquelle le corps ou le visage gagne en clarté.

 

Chassary bon.jpgLa photographie régénère la vie individuelle, insuffle la fraîcheur, capillaire par capillaire. Et les végétaux-signes au caractère lumineux et vivant en butte à des phénomènes de profondeur n’altèrent en rien le désir de lumière et son accomplissement. A travers cette collection d’images alternant lumière et obscurité, surface des choses et profondeurs cachées, s’opère une lente transmutation. La photographe accède peu à peu à ce qui est évidemment là, mais avait perdu toute clarté dans le resurgissement continuel des souvenirs sombres comme ceux de Rilke lorsqu’il écrivait « Il arrivait qu’on posât un visage / aux confins de nos marches / pour l’endormir ». Sans contexte précis l’image laisse la place à la simplicité bénéfique des grains de lumière et rétablit un monde intérieur non sans évanescence même si parfois éros est au rendez-vous. Si bien que les corps tiennent encore chaud dans l’âge avancé de la nuit. Elle n’est jamais suffisamment épaisse pour que les moments de clarté soient recouverts. La lumière libératrice est toujours accessible jusque dans le végétal.A la détresse fait toujours place l’espoir.

Jean-Paul Gavard-Perret

http://www.ameliechassary.com/

Actuellement : Corridor Elephant, Paris.

11/08/2018

Liana Zanfrisco : tout ce qui reste

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Fondamentalement libre Liana Zanfrisco frôle des forêts sombres - et pas seulement de l’enfance. Elle connut très vite l’affranchissement au moment où le corps devient désir mais aussi objet du même désir (pour l’autre). Elle ne le quittera pas. Mais le transforme dans ses images anti-académistes qui le pousse dans ses retranchements ou ses « restes’ » (cheveux, halo, silhouette).

 

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L’artiste démembre puis réconcilie le corps, ses fils, ses buissons, ses pattes d’oiseaux plantées dans la neige ou ailleurs. Elle sait en effet (comme Goethe puis Freud) qu’au commencement n’est pas le verbe mais le réel et ses images. Dès lors, des natures plus ou moins douteuses quant à leur visibilité s’élèvent, dansent dans une sorte d’élan qui n’a rien de mystique. Mais par ses biffures Liana Zanfrisco dégage la figure de ses faux-semblants.

 

Zanfrisco 2.pngDans ses images ne s’abritent pas les saintes chérissant l’abîme, les religieuses du sexe qui calculent le hasard et doivent tarifer l’innommable même lorsqu’elles sont lasses des ébats humains. L'œuvre trébuche entre miracles brouillons et crises de silence. Le corps a parfois l’inintelligibilité d’un tourbillon pour se moquer des puritains et leurs étreintes faméliques. Mais l’œuvre ne tapine pas, elle emporte dans ses mouvements un monde aveugle qui a oublié maquerelle, essence, voire enveloppe charnelle. Bref elle refuse la forclusion. Que des pouilleux fassent passer le nom, la peau, le rire d’Edwarda aux oubliettes, l’artiste ne peut leur pardonner. C’est pour venger cet outrage qu’elle apocalypse le corps dans ce qui tient néanmoins d’une trouble fête.

Jean-Paul Gavard-Perret

Liana Zanfrisco, « Coffret », Maison Dagoit, Rouen, 2018, 25 E.

10/08/2018

Audrey Tautou photographe

Tautou.jpgL’actrice Audrey Tautou a reçu son  premier appareil pour sa première communion. Elle était à l’époque fascinée par Diane Fossey et son approche des gorilles. Elle s’imaginait, comme elle, aventurière capable de photographier les animaux sauvages. Depuis elle n’a jamais cessé de pratiquer cette activité. Mais dans la jungle urbaine. Et c’est seulement l’année dernière à Arles qu’elle a osé présenter ses œuvres dans une exposition intitulée « Superficial ».

Tautou bon.jpgA priori dans de tels portraits Audrey Tautou s’amuse : elle se déguise, renverse son image avec humour et sans retouche. Le titre de l’exposition est en lui-même un clin d’œil. Mais il lui permet autant à revisiter le concept de superficialité à travers l’art photographique. Son œuvre en ce sens est iconoclaste, elle permet de franchir un seuil d’accessibilité à une sorte de paradoxale intimité où elle présente ce qu’on n’attend pas forcément d’elle. .

Tautou bon 2.jpgJouxtant les photos qui ont façonné son image publique dans les médias et bien sûr au cinéma, elle offre ici son propre « commentaire » visuel en contre-champ. Sachant qu’une actrice n’a dans son travail aucune prise sur son image et qu’elle ne peut la contrôler, elle se permet un écart à travers divers masques : ils prouvent que le « faux » peut être plus juste à ce qui est proposé ailleurs - au cinéma ou dans les revues - comme vérité.

Jean-Paul Gavard-Perret