gruyeresuisse

11/08/2017

Barbara Polla : du Léman à Marseille

Polla 3.jpgSalon Paréidolie 4, Château de Servières, Marseille, 26 et 27 aout 2017

Barbara Polla propose pour le Salon Paréidolie toute la programmation vidéo et deux (voire trois) œuvres « in situ » de Julien Serve. Elle est, pour une fois dans ce lieu, moins présente en galeriste genevoise que « femmes hors normes »selon une postulation qu’elle affectionne (cf. le titre de son dernier livre aux éditions Odile Jacob). L’œuvre de Julien Serve est basée sur une histoire décomposée puis remontée. D’abord la vague, le bord de mer, le littoral marseillais. En suite un rhinocéros doré, fantasmé et plus qu’exotique : celui gravé par Albrecht Dürer en 1515, copie de l’animal cadeau d’un Sultan de Cambay à Manuel 1er, Roi du Portugal, puis cadeau de celui-ci au Pape Léon X. Il fut le premier rhinocéros attesté sur le continent européen depuis 12 siècles. On dit que Dürer n’aurait pas vu l’animal. Mais qu’importe. Après une escale sur l'île mythique d'If (durant laquelle François 1er, Roi de France, vint le voir), le rhinocéros mourut noyé suite au naufrage en pleine tempête. Enfin Serve propose une vidéo de la mer dont émerge à travers près de 2000 dessins, et peu à peu, le rhinocéros mort qui s’échoue sur la plage.

Polla 4.jpgLa paréidolie reste ici ce qu’elle est : une forme d’illusion d’optique qui associe un stimulus visuel informe et ambigu à un élément clair et identifiable. Se crée une suite d’énigmes et d’ilots de figures et de sens diffus : s’y retrouve « La vague » de Courbet , le bruit du roulis, des trésors cachés et des rêves engloutis de L'Atlantide au Titanic. Preuve que la mer avale mais nourrit des fantasmes que les vagues réveillent dans nos sables d’oubli. Comme elles ont restitué l’animal six siècles plus tard dans les »filets » de Serve. L’ensemble est fascinant. Et à travers l’œuvre de Serve une nouvelle fois Barbara Polla frappe poétiquement fort et juste.

Jean-Paul Gavard-Perret

09/08/2017

Les sommes athéologiques de Katherine Detraz

Detraz3.jpgMéthodique, faisant descendre et monter, vider et remplir, dresser des hiéroglyphes, quittant la langue pour la transformer en acte Katherine Detraz crée des textes puissants, impressionnants de simplicité et de souffle. Pas de drame de la vie mais son chant à travers les textes-corps qui ouvrent les uns aux autres et délivrent des secrets essentiels : « La vie n'est pas faite uniquement de passion. Mais que vaut une vie sans passion d'aimer, de brûler, de vivre, de dire, de partager, de crier, d'écrire, ou tout ce que vous voudrez. Detraz.jpgL'intensité de l'émotion est le cœur de la vie ». Seule la passion est le pain quotidien qui innerve les cantates de l’auteur. Elles ouvrent l’espace à où jouent les corps dans l’appel constant à la polyphonie du deux, loin des vies contradictoires ou contrariées : « Ce feu que tu allumes / Qui se plaque contre mes seins / Coupe la respiration / Impatience et brûlure / Confondues / Comme une envie de hurler retenue. »

Detraz 4.jpgA la théorie, Katherine Detraz préfère la pratique athéologique comme Cingria ou Bataille. Il s’agit de la révélation par les sens de ce que n’a pas encore fait la main mais s’y attache : « Parcourir ta peau / Compter les grains de beauté / Comme on compte les étoiles une nuit d'été. » Tout semble jaillir par pulsions qui dépassent le simple logos. Il s’agit donc bien d’action écriture. La femme devient fontaine du désir par amplification et germination des mots et en état d’« ignorance ». Le point de départ demeure la passion. Il est aussi celui d’arrivée. Cette émotion reste la matérialité de la photographie. Et celle du langage, sa danse, sa « mécanique » et son animalité d’ondes. Ne reste que le pittoresque au sens premier du terme : ce qui doit être peint par le rythme du langage ou de l’image.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

(La page du livre est tiré d'un texte de Christophe Bregaint   extrait de "L'avant garde des ruines" que Katherine Detraz  aime citer)

08/08/2017

Comme un corbeau blanc - Anne Golaz

Golaz.jpgAnne Golaz, Corbeau, 196 p., Mack éditions, Londres, 40 E.

Sous forme de mémoire et de « tableaux » Anne Golaz retrace les courants de la vie et la mort dans le village suisse où elle a grandi. Créé sur un laps de temps de 12 ans et retraçant l’histoire de 3 générations le livre est constitué de photographies, de dessins et de textes de l’artiste elle-même et d’Antoine Jaccoud. Ce dernier retranscrit entre autres les conversations de la famille d’Anne Golaz afin de l’aider à reconstruire sa propre histoire imbriquée dans celles de ses proches. De fait le protagoniste du « Corbeau » est un jeune homme qui travaille à la ferme et que l’on retrouve dans chaque chapitre comme témoin là où le sens du devoir est omniprésent même si des bémols apparaissent.

Golaz 2.jpgCette exploration du temps et de la destinée est incise sous le titre d’un poème célèbre d’Edgar Allan Poe. Il donne la tonalité à une aventure chronologique où le passé semble plus présent que le futur dans des images dont le clair-obscur évoque les recoins de l’enfance. La construction narrative du livre ouvre un espace latent - baroque en un certain sens - entre ce qui existe et ce qui est en destruction. Si bien que tout ce qui demeure reste aussi imprécis que les sentiments que cette « reprise » du temps. Le livre devient une sorte d’insomnie, une plongée dans la nuit, là où l'Imaginaire semble se retourner contre lui-même, contre toutes images aux contours dessinés. Les dernières semblent perdre le contact avec les êtres pour mieux dire leur absolue solitude, pour signifier leur absence à l'existence et un certain chaos face au lieu de naissance d’Anne Golaz qui tente de sauver ce qui peut l’être.

Jean-Paul Gavard-Perret