gruyeresuisse

01/11/2018

Gina Proenza : de l'île colombienne à Lausanne

Proenza.jpgGina Proenza, "Passe Passe", Centre Culturel Suisse, Paris, 2018, "L'ami naturel", vue d'exposition, Kunsthaus Langenthal, Suisse, 2018.

Gina Proenza fonde son travail sur des récits qui mêlent recherches anthropologiques, contes et légendes ancestraux, influences littéraires (Borges, Bioy Casares, etc.) qu'elle met en rapport avec son territoire vaudois d'adoption. "Passe Passe" est occupé presque totalement par une plateforme peinte séparée du sol par une vingtaine de centimètres. Le spectateur qui la parcourt éprouve une impression d’oscillation accompagnée de légers craquements.

Proenza 2.jpgL'artiste rappelle de la sorte le lieu de sa minuscule île colombienne considérée comme un des territoires les plus peuplés du monde. Mais, tandis que sur l'île tout est grouillements joyeux et où l'espace privé et publique se mêlent, ici tout se réduit à une expression minimaliste qui devient son contre-modèle ou son utopie.

 

Proenza 3.jpgMarcher sur la plateforme permet de faire l'expérience d'un doute : chaque présence tierce crée un nouveau tangage et souligne de manière métaphorique et transposée des habitus. L'artiste - entre autre avec Michel Richet qui pratique le rituel de s'envoyer quotidiennement la photographie des cygnes sur le rivage du lac Léman - transpose ses cartes postales sur de la toile moustiquaire pour réunir la communauté de son île colombienne et celle de son immeuble à Lausanne. Elle crée des drapeaux, emblèmes poétiques d’un territoire en équilibre précaire, débordement, délicatesse en divers types de superpositions, substrats et « rempotages" minimalistes. La créatrice jardine ses émotions à sa main par des visions aussi allusives que fabuleuses en préférant le presque rien à l'opulence.

Jean-Paul Gavard-Perret

30/10/2018

Lee Friedlander : l’intimité sans voyeurisme

Friedlander.jpgPhotographe paysagiste de l’urbain mais aussi de la nature Lee Friedlander a su créer des images aussi touchantes que drôles. Il propose la même « couleur » impressionniste avec ses clichés d’artistes, d’amis, de sa famille et ses autoportraits commencés en 1960 repris dans les années 1990.

Friedlander 3.jpgL’exposition chez Deborah Bell Photographs est consacrée à des portraits de son épouse pris de 1958 à 2008.Toute sa vie comme celle de son époux est là en 32 tirages retenus pour exprimer l’intimité d’une histoire d’amour. Lee Friedlander ne fait pas dans la complaisance mais sait exprimer divers moments psychologiques à la fois de son épouse comme bien sûr de l’artiste lui-même.

 

 

 

 

 

Friedlander 2.jpgNul voyeurisme en de telles images : d’où leur force. S’y distille une « vie mode d’emploi » visuelle, attentive. Les prises dépendent autant de l’authenticité du sujet que de la pertinence d’une construction de la photographie en tant qu’outil d’investigation. Le portrait plus que miroir instruit une "visagéité" (Beckett) qui dépasse le reflet. Ce duo amoureux fait éclater les masques et prouve que l’artiste reste en quête d'identité d’un langage. Il  s'arrache à la fixité du visage pour plonger vers l'opacité révélée d’un règne énigmatique. Le créateur en entrouvre les portes avec sa faculté d’observation et sa pudeur.

Jean-Paul Gavard-Perret

Lee Friedlander, « Maria », Deborah Bell Photographs, New York, du 1er novembre 2018 au 19 janvier 2019.

16:29 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

Dunia Miralles la Sorcière bien aimée

Miralles.jpgDunia Miralles, "Folmagories", L'Age d'Homme, Lausanne, 2018.

"Cumulatrice de paradoxes", Dunia Miralles auteure, metteur en scène, performeuse, offre aujourd'hui de petits plaisirs soupoudrés de souffre. Le conte fantastique lui permet de poursuivre la recherche de ce qui se cache dans les plis de l'inconscient. Après "Swiss Trash", "Fille facile" et "Mich-el-le, Une femme d’un autre genre" (qu’elle a également adapté au théâtre) la punkette de la Chaux de Fond paufine un univers fantastique.

 

 

 

Miralles 2.jpgChaque texte devient un fol asile, une maison de coucous. S'y mélangent entre la réalité et le merveilleux (ou l'horrible), sorcières, vouivres, feux-follets, diables mais aussi d'autres chimères moins opaques (quoi que...). En hommage à la littérature magique et morbide qui a endiablé sa jeunesse (Andersen, Stephen King, Poe, Baudelaire... ) l’auteure retrouve et tricote (mais pas au point de croix) ses sujets de choix en un mixage d'angoisse, de folie (amoureuse - et pas seulement).

 

 

Miralles 3.jpgIl s'agit pour la créatrice de brouiller les cartes qui donnent l'atout en exercice de liberté. Les Vénus venus d'ailleurs brûlent d'amour sauvage pour le Taureau, le démon n'est pas une bête mais un être qui glisse son esprit dans l'instinct. C'est un principe actif comme tous ceux que la créatrice affectionne pour détruire la conformité des dogmes. Une fois de plus elle montre son dégoût de l'ordre et les idées qu'il recouvre. Sa littérature est un ailleurs : la porte qui y mène est le feu des enfers intérieurs.

Jean-Paul Gavard-Perret